« Io sto con la sposa » : des réfugiés à l'amer

Article publié le 6 octobre 2014
Article publié le 6 octobre 2014

L’histoire rocambolesque d’un groupe de réfugiés syriens et palestiniens est devenue un documentaire salué et récompensé à la Mostra du Cinéma de Venise. Il trouve aussi un écho tout particulier, à l'occassion de l'anniversaire de la tragédie de Lampedusa, le 3 octobre 2013.

Un cortège nuptial en voyage entre Milan et Stockholm. 3 000 kilomètres en quatre jours, entre le 14 et le 18 novembre 2013. En réalité, le mariage n’en est pas un : les mariés sont des amis des réalisateurs et parmi les invités se trouvent cinq palestiniens et syriens fuyant leurs pays respectifs. Ils sont arrivés à Lampedusa et ont pris la direction du nord pour demander l’asile politique. Voilà donc le synopsis de Io sto con la sposa, documentaire d’Antonio AugugliaroGabriele del Grande et Khaled Soliman Al Nassiry, présenté hors compétition dans la catégorie Orizzonti lors de la 71e édition de la Mostra du Cinéma de Venise. Le film n’est autre que l’histoire en prise directe de ces quatre jours incroyables on the road, à la recherche d’un avenir meilleur loin des horreurs de la guerre qui enflamment ces régions du Moyen-Orient.

« Nous cherchions un regard neuf, loin d’inspirer de la pitié aux victimes. On raconte surtout une histoire au goût d’aventure, de rêve, le tout de manière déguisée », explique Antonio Augugliaro. À Venise, cette histoire courageuse a été aussi bien saluée par le public que par la critique : un chef d’œuvre qui a obtenu une standing ovation et suscité l’émotion. Certaines spectatrices sont même venues assister à la projection vêtues d’une robe de mariée. Le documentaire a également reçu les prix collatéraux Fedic et Hrna (Human Rights Nights Award pour le Cinéma des droits humains), ainsi que le prix de la critique sociale « Sorriso diverso Venezia 2014 ».

Bande-annonce de « Io sto con la sposa ».

« Io sto con la sposa », c’est la reproduction d’une Europe transnationale et solidaire, outrepassant lois et contrôles. C’est l’autre facette de cette Europe forteresse qui dresse ses ponts-levis. Ce n’est pas un hasard si l’un des réalisateurs n’est autre que Gabriele Del Grande, journaliste et blogueur de Fortress Europe, un blog multilingue qui raconte depuis 2006 des histoires d’hommes et de femmes qui, cherchant désespérément leur liberté et leur dignité, franchissent les frontières. Sans le faire exprès, le film est sorti peu de temps après l’annonce de la fin proche de l’opération militaire et humanitaire dans le nord de la mer Méditerranée, dite « Mare Nostrum ». Lancée le 18 octobre 2013 pour faire face à l’urgence humanitaire causée par l’afflux exceptionnel de migrants dans le canal de Sicile, cette opération sera remplacée en novembre par l’opération européenne Frontex Plus de l’agence européenne pour le contrôle des frontières.

C’est d’ailleurs dans ce contexte que commence « Io sto con la sposa » : au milieu des barques qui traversent la Méditerranée, transportant des personnes désespérées à la recherche d’un monde meilleur. Dans ce cadre, l’Italie n’est qu’une étape, un point de passage avant la destination finale. Mais, souvent, elle devient le lieu de l’échec – et de la noyade – pour ces hommes, ces femmes, ces enfants, et tous leurs espoirs.

Selon des estimations du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), ce sont, dans l’ensemble, environ 1 900 personnes qui sont mortes cette année lors de traversées, dont 1 600 depuis début juin. Cette année, le nombre de débarquements a doublé par rapport à 2013 : l’année dernière, on en a compté près de 60 000, contre 124 380 jusqu’à présent pour 2014. « Io sto con la sposa » constitue une réponse courageuse et originale à cette situation. Les réalisateurs, s’ils sont dénoncés, risquent jusqu’à 15 ans de prison pour aide à l’immigration clandestine.

Le plus grand crowdfunding du cinéma italien 

« Nous sommes fatigués que les êtres humains soient divisés entre légaux et illégaux. Nous sommes fatigués de compter les morts en mer. Ils ne sont pas victimes de la mer déchaînée mais des lois européennes, auxquelles il est venu le temps de désobéir afin de réaffirmer le principe de la liberté de circulation », déclare Gabriele Del Grande. « Quand tu vois arriver des gens de ton pays et que tu sais qu’ils essaient de fuir une guerre, tu as conscience de faire quelque chose de bien. Aider ne serait-ce qu’une personne à sortir de cette mer de sang te donne l’impression d’être du bon côté », ajoute Khaled Soliman Al Nassiry. 

Le financement du film constitue également une spécificité : il a été réalisé uniquement via une campagne de crowdsourcing. En seulement 60 jours, 100 000 euros ont été récoltés, ce qui représente 2 617 contributeurs originaires de 38 pays différents. En d’autres mots, il s’agit du plus important financement participatif du cinéma italien et l’un des plus importants pour un documentaire au niveau international.

Voir Io sto con la sposa, d’Antonio AugugliaroGabriele del Grande et Khaled Soliman Al Nassiry, prochainement dans les salles françaises (sortie prévue le 9 ocotobre, en Italie)