Interview avec Jean-François Kahn: « La première élection depuis la crise »

Article publié le 18 avril 2009
Article publié le 18 avril 2009
Propos recueillis par Corentin Bainier A 70 ans, l’ancien journaliste a fini par se lancer en politique. Pas n’importe comment : il a annoncé qu’il prendrait la tête de liste du Modem dans le Grand Est sans en avertir François Bayrou, sans avoir la carte du parti et sans savoir qu’il y avait une députée sortante, Nathalie Griesbeck.
Les petites tensions internes évaporées, Jean-François Kahn est parti en campagne, et sillonne l’est de la France tous les jours.

Le fondateur de « L’Evènement du Jeudi » et de « Marianne », n’a pas perdu de sa verve en se portant candidat. Il ne loupe pas une occasion de taper sur Barroso, l’indépendance des médias, le PS ou l’UMP. Car la troisième voie centriste, il y croit fermement. C’est celle qui doit « remettre l’homme au centre de la société », un concept intéressant quoiqu’un peu vague. A quelques jours du débat organisé par Babel Strasbourg, il explique ses positions. Sans mâcher ses mots.

Quels sont les grands axes de la campagne du Modem pour les élections européennes ?

Je ne peux pas vous les résumer comme ça, cela prendrait deux heures ! J’ai un programme qui comportera trente-cinq propositions pour la réforme du système financier international, quarante sur le chômage, une quarantaine pour relancer l’activité économique, et autant pour essayer de rétablir un peu de démocratie en France. Je vais les rendre publiques au cours d’une grande réunion publique à Pont-à-Mousson, le soir du 16 avril. Il y a de très nombreuses mesures, très concrètes.

Le taux de participation aux élections européennes est faible, notamment en France. Qu’est-ce qui pourrait redynamiser l’intérêt des électeurs pour cette échéance ?

Les gens ne sont pas dans l’élection européenne et on fait tout pour qu’ils n’y soient pas. On explique aux gens qu’on ne parle que de constitution et de problèmes techniques au Parlement européen. Du coup ils ne comprennent rien, ça ne les intéresse pas, et donc ils ne se mobilisent pas. Or c’est faux : le Parlement Européen traite de tout : du conflit israélo-palestinien, du rapport entre la Russie et la Géorgie, de la refondation du système financier international, de la démocratie et des libertés. Si on explique ça aux gens, ils verront que le Parlement n’est pas que pour les experts. D’autre part, il faut comprendre, et c’est très important, que c’est une élection au suffrage proportionnel. Autrement dit, c’est quasiment la seule élection démocratique en France. Les autres sont des élections où la minorité est exclue : au Parlement français, 45% des citoyens ne sont pas représentés. Le Sénat est élu selon le mode de scrutin le plus anti-démocratique du monde. Au Parlement européen tout le monde est représenté en fonction de sa représentativité. Ca veut dire que c’est une élection où l’on ne vote pour faire barrage à tel parti, mais où l’on vote pour un projet. De plus, c’est la première élection qui intervient après la grande crise. Notre projet, c’est de changer la société. Il faut construire une société qui ne met plus au centre l’Etat, car elle a fait faillite il y a vingt ans. Une société qui ne met plus au centre l’argent et le profit comme celle qui est en train de faire faillite. Il faut une société qui remet l’homme au centre. Les gens doivent dire s’ils veulent du rafistolage et des rustines, c’est-à-dire ne rien changer, comme l’UMP ou le PS le propose, ou s’ils veulent un vrai changement, que nous proposons.

Et concrètement, qu’est-ce que vous entendez quand vous parlez de « remettre l’homme au centre de la société » ?

On fera des propositions, beaucoup plus d’ailleurs que toutes les autres listes réunies. Elles viseront à cesser de prendre en considération uniquement des calculs de rentabilité à court terme et purement financière. Il faut prendre en compte la rentabilité globale, c’est-à-dire, qu’est-ce que les décisions politiques apporte à l’être humain et à la dimension humaine des problèmes.

Vous vous dîtes favorable à une « Europe fédérale des Nations ». Or les mots « fédéral » et « nation » ensemble peuvent paraître un peu surprenant…

Non. Si on regarde aux Etats-Unis ou en Inde, ce sont des régimes fédéraux composés d’états. Pour moi, l’Europe doit être une entité confédérale, mais composée par des nations. Je tiens beaucoup à la dimension nationale, elle est le résultat d’une histoire, d’un climat, d’une culture, d’une action collective, et cela doit être préservé dans un système confédéral.

Pourquoi voulez-vous « virer » José Manuel Barroso ?

Cet homme est l’incarnation du système qui est en train de faire faillite. Il incarne l’ultralibéralisme dérégulé. Quand il était Premier Ministre du Portugal, il a ruiné son pays, les électeurs l’ont chassé comme un malpropre. Il s’est aligné sur George W. Bush d’un point à l’autre, il a été à l’avant-garde pour défendre la guerre d’Irak, n’a cessé de diviser l’Europe sur ordre américain. C’est évident qu’il faut le virer ! Or, l’UMP ne veut pas le virer. Donc voter UMP c’est voter Barroso. Les socialistes portugais, espagnols et anglais ont déjà dit qu’ils voteraient pour lui, ce qui prouve qu’il y a une espèce de complicité entre les deux camps (ndlr : socialistes et conservateurs).

Vous auriez quelqu’un à proposer à sa place ?

Ce n’est pas à nous de proposer. On est très ouvert, on accepte toutes les propositions valables, et qui permettent de tourner le dos à ce modèle, incarné par Barroso, et dont on découvre à quel point il est effarant.

Comment jugez-vous l’action de l’Union Européenne face à la crise ?

Au G20, on n’a pas vu de propositions européennes. Il y avait un front franco-allemand, ce qui est une bonne chose. Mais il manquait un plan européen global de réforme du système financier international. Il y a eu des propositions européennes sur la relance, mais hélas pas de proposition pour une réforme du système financier. Une de nos actions au Parlement sera de faire en sorte qu’une telle proposition soit faite au niveau européen.

Le Modem n’est pas très audible dans le quotidien politique français. Cette campagne est-elle un moyen de se refaire une santé pour le parti ?

On n’a pas du mal à entendre le Modem, c’est surtout que les médias ne sont pas libres ni indépendants, et subissent des pressions du pouvoir. Les médias refusent de relayer le message du Modem et disent après qu’on ne l’entend pas, c’est quand même incroyable ! On dirait la Russie de Poutine… Pourtant, nos réunions dans le Grand Est attirent beaucoup plus de monde que celles du PS et de l’UMP. La parole du Modem est peu relayée, mais les gens viennent l’entendre. Récemment, on nous a refusé des salles à Charleville-Mézières et à Sedan. Donc nous sommes allés dans une ville voisine de 5000 habitants. La presse locale, en situation de monopole, a refusé d’annoncer notre réunion, puis de venir à notre point presse. Au final, on a fait salle comble. Donc heureusement, les gens, d’eux-mêmes, font équilibre à cet espèce de verrouillage des médias.

Quel score souhaiteriez-vous obtenir le 7 juin ?

Nous espérons arriver devant les listes PS et UMP.

Et, franchement, vous pensez que c’est jouable ?

Les gens qui rêvaient de la République en 1787 l’ont bien eu, alors pourquoi pas !

(Crédit photo: RTL)