Intermittents : la valse à mille temps

Article publié le 7 juillet 2014
Article publié le 7 juillet 2014

La très contes­tée ré­forme du sta­tut des in­ter­mit­tents du spec­tacle, en­tre­prise par le gou­ver­ne­ment Hol­lande, entre en vi­gueur ce mois-ci. Mal­gré des mois de ma­ni­fes­ta­tions contre ce nou­veau ré­gime, l'exé­cu­tif n'a pas cédé, mais les intermittents non plus. Cafébabel les a rencontré lors d'une manifestation à Paris.

Alors que se tient en ce mo­ment le Fes­ti­val d'Avi­gnon, la plus im­por­tante ma­ni­fes­ta­tion d'art théâ­tral en France et l'un des plus grands fes­ti­vals cultu­rels d'Eu­rope, les tra­vailleurs du spec­tacle concer­nés par le ré­gime des in­ter­mit­tents ne baissent pas les armes contre le gou­ver­ne­ment so­cia­liste qui, a priori, ne semble pas dis­posé à céder. Au début du mois est entré en vi­gueur le texte signé en mars par l'exé­cu­tif pour ré­for­mer le sta­tut des in­ter­mit­tents du spec­tacle fran­çais. Car les ar­tistes et tech­ni­ciens font l'ob­jet d'un ré­gime spé­cial de co­ti­sa­tion leur don­nant droit à des in­dem­ni­sa­tions de la part de l'État dans les pé­riodes de bat­te­ment entre deux contrats (la plu­part du temps très courts dans ce sec­teur).

« Même s'il était un peu com­pli­qué, l'an­cien sys­tème fonc­tion­nait bien et nous don­nait une cer­taine flexi­bi­lité au ni­veau du tra­vail, à nous em­ployés mais aussi aux en­tre­prises, qui en gé­né­ral n'ont pas be­soin de beau­coup de monde tout le temps », nous ex­plique Alexandre, tech­ni­cien dans le ci­néma d'ani­ma­tion. Dans le monde du spec­tacle (ci­néma, théâtre, mu­sique), les contrats de courte durée sont très cou­rants et peuvent aller de quelques se­maines à quelques mois. Les in­ter­mit­tents ont donc l'ha­bi­tude de si­gner plu­sieurs contrats dans une même année avec un sta­tut qui leur per­met de tou­cher une al­lo­ca­tion chô­mage ver­sée presque au­to­ma­ti­que­ment dès qu'un contrat prend fin. Pour tou­cher cet ar­gent, ils sont tenus d'avoir tra­vaillé 507 heures au cours des dix der­niers mois.

En­core plus de Pré­ca­ri­sa­tion 

Dès qu'un nou­vel ac­cord a été signé, des di­zaines de col­lec­tifs d'in­ter­mit­tents et d'or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales (CGT en tête) sont des­cen­dus dans les rues de la France en­tière, pour pro­tes­ter contre une me­sure qui, de leur point de vue, « pré­ca­rise en­core plus » la si­tua­tion des in­ter­mit­tents. Prin­ci­pale nou­veauté contre la­quelle pestent les op­po­sants : la mé­thode d'in­dem­ni­sa­tion dif­fé­rée, qui se tra­duira en fait par une baisse des re­ve­nus. Les in­dem­ni­sa­tions pour­ront être per­çues après un délai d'un à trois mois pour 48 % des tra­vailleurs. Une perte de sa­laire donc, selon les concer­nés, et trois mois pen­dant les­quels l'in­ter­mit­tent n'au­rait accès à aucun autre re­venu. « Le pro­blème c'est que dé­sor­mais, dès que nous ces­se­rons de tra­vailler, le dif­féré s'ap­pli­quera. Nous de­vrons at­tendre plu­sieurs mois pour être in­dem­ni­sés. Et si pen­dant cette pé­riode nous tra­vaillons (car nous avons be­soin de tra­vailler), les heures ef­fec­tuées ne se­ront pas compta­bi­li­sées pour une in­dem­ni­sa­tion fu­ture, si bien qu'il de­vien­dra en­core plus com­pli­qué d'ob­te­nir le sta­tut d'in­ter­mit­tent », dé­plore Alexandre.

Des re­ven­di­ca­tions peu sou­te­nues par les fran­çais

Cette mo­bi­li­sa­tion a même conduit à mettre en dan­ger le dé­rou­le­ment des fes­ti­vals d'Aix-en-Pro­vence et d'Avi­gnon, des mani­fes­ta­tions em­blé­ma­tiques en France. Mal­gré les co­mmu­niqués émis aussi bien par la di­rec­tion du Fes­ti­val d'Avi­gnon que par le Fes­ti­val Off d'Avi­gnon (une ini­tia­tive pa­ral­lèle au fes­ti­val of­fi­ciel), dans les­quels ils as­surent que les re­pré­sen­ta­tions se dé­rou­le­ront comme prévu, les col­lec­tifs d'in­ter­mit­tents ont été nom­breux à me­na­cer de faire grève mas­si­ve­ment du­rant la pé­riode du fes­ti­val, du 4 au 27 juillet. « Nous ne sa­vons pas ce qui se pas­sera, mais jus­qu'à pré­sent les ap­pels à grèves étaient lan­cés la veille pour le len­de­main, donc tout peut ar­ri­ver », as­sure Claire, chan­teuse, ac­trice et ma­ni­fes­tante ce jeudi 26 juin à Paris.

Le but ul­time du ré­gime des in­ter­mit­tents est d'as­su­rer un mi­ni­mum de sta­bi­lité et de sé­cu­rité aux tra­vailleurs de ce sec­teur par­ti­cu­liè­re­ment in­stable. Claire, par exemple, qui a l'ha­bi­tude de tra­vailler dans la mu­sique, nous ra­conte que de sep­tembre à jan­vier elle ne manque pas de tra­vail, mais que pas­sée cette pé­riode, elle tra­verse sou­vent des mois « très dif­fi­ciles ». Elle a beau­coup de mal à payer son loyer à Paris, même avec les al­lo­ca­tions qu'elle per­çoit du gou­ver­ne­ment. Alexandre et Ni­co­las, qui tra­vaillent tous les deux dans l'ani­ma­tion ci­né­ma­to­gra­phique, par­tagent éga­le­ment cette opi­nion : « les gens pensent que nous avons choisi d'être in­ter­mit­tents, et que nous pré­fé­rons pro­fi­ter du sys­tème. Mais si on me pro­po­sait un CDI, je le pren­drais. Quand on est in­ter­mit­tent, c'est très com­pli­qué d'ar­ri­ver à louer un ap­par­te­ment, ou d'ob­te­nir un prêt de la banque. On vit dans une si­tua­tion très pré­caire », ex­plique Ni­co­las. 

En effet, d'après une étude pu­bliée par Le Pa­ri­sien, 55 % des Fran­çais n'ont pas sou­tenu les re­ven­di­ca­tions des in­ter­mit­tents. Selon Ni­co­las, cela se­rait dû à l'« igno­rance » de la po­pu­la­tion et au dis­cours ma­ni­chéen tenu par le gou­ver­ne­ment lors­qu'il s'agit d'ex­pli­quer la ré­forme. « On nous dit que c'est à cause du dé­fi­cit, mais c'est à mou­rir de rire ! Ils ré­pètent que les in­ter­mit­tents coûtent cher à l'État, mais ils ne re­gardent pas, à l'in­verse, tout l'ar­gent que l'État re­çoit de la culture, ni ce que rap­portent les lo­caux qui fonc­tionnent grâce aux in­ter­mit­tents... nous créons plus d'ar­gent que nous n'en coû­tons, mais ça, le gou­ver­ne­ment n'a rien à ga­gner à le faire sa­voir », se plaint Ni­co­las. Les deux tech­ni­ciens iro­nisent sur le fait que la ré­forme soit in­tro­duite par un gou­ver­ne­ment so­cia­liste. « On di­rait que la gauche est plus à droite que la droite. Sé­rieu­se­ment, ils sont nuls en éco­no­mie », af­firme Alexandre.

à terme, la culture me­na­cée

Aux côtés des nom­breux in­ter­mit­tents, d'autres tra­vailleurs se sont don­nés ren­dez-vous dans les rues de Paris. Pas di­rec­te­ment concer­nés par la ré­forme, mais tout à fait af­fec­tés par elle. C'est le cas de Lola, char­gée de l'ad­mi­nis­tra­tion d'une en­tre­prise de spec­tacles pour en­fants. Elle constate que la si­tua­tion des tra­vailleurs est me­na­cée par cette pré­ca­ri­sa­tion. « On voit tou­jours plus d'in­ter­mit­tents qui ne trouvent que des em­plois très pré­caires et qui ont du mal à tra­vailler. Et ces per­sonnes fi­nissent par aban­don­ner le sta­tut d'in­ter­mit­tent parce qu'ils perdent sans cesse en sta­bi­lité », nous fait re­mar­quer la gé­rante. « On voit des ar­tistes qui ont déjà la cin­quan­taine, qui pensent à leur tra­vail bien sûr, mais aussi à leur re­traite. À un mo­ment donné, ils se trouvent confron­tés à la pré­ca­rité et ils dé­cident d'ar­rê­ter, si bien qu'on a de plus en plus de mal à trou­ver du monde », ex­plique Lola. Elle re­grette éga­le­ment que la ré­forme « en­vi­sage d'aug­men­ter les cô­ti­sa­tions, ce qui n'était pas prévu dans les bud­gets ». Elles pas­se­raient ainsi de 10,8 % à 12,8 %. « Les bud­gets sont éta­blis un an à l'avance, ce qui fait que la masse sa­la­riale coû­tera plus cher, et cela com­pli­quera en­core plus la tâche aux pe­tites en­tre­prises », ajoute Lola.

Toutes les per­sonnes in­ter­ro­gées re­prochent au gou­ver­ne­ment d'avoir signé ces ac­cords sans avoir éta­bli de dia­logue avec les col­lec­tifs concer­nés (le syn­di­cat CGT, le seul à comp­ter une an­tenne spé­ciale dé­diée aux tra­vailleurs du spec­tacle, n'a pas signé le texte en mars) et de mettre peu à peu fin à un sys­tème créé dans les an­nées 1930, qui ai­dait in­dé­nia­ble­ment à pré­ser­ver la culture dans le pays. « [La ré­forme] est une ma­nière d'en finir avec le sta­tut d'in­ter­mit­tent. Ils disent qu'ils ne vont pas le sup­pri­mer, mais c'est exac­te­ment ce qu'ils sont en train de faire. De moins en moins de per­sonnes pour­ront l'ob­te­nir, il y aura de moins en moins d'ar­tistes et de moins en moins de place pour la culture en France », dé­plore Ni­co­las, pan­carte en main, alors qu'il avance avec ses com­pa­gnons en di­rec­tion de la Na­tion