Intellectuels de toute l'Europe, unissez-vous !

Article publié le 6 novembre 2003
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Article publié le 6 novembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La réflexion se doit d’être publique et engagée, pour aboutir à la création d’un espace public européen. Cette conviction du philosophe Jürgen Habermas a déjà rallié des intellectuels européens.

Le jugement, collectif, de Jürgen Habermas, tombe comme une couperet : « Une "vision" de l'Europe qui soit à la fois attrayante et capable de fédérer autour d'elle, ça ne tombe pas du ciel. [...] Si cette idée n'a encore jamais été mise à l'ordre du jour de l'agenda politique, c’est que nous autres, intellectuels, avons échoué ».

Pourtant, celui qui reste l'un des philosophes et théoriciens les plus importants de notre temps, s’attache inlassablement à contrebalancer cette situation. Le témoignage le plus actuel de son engagement politique européen est l'appel co-écrit avec son vieil ennemi français Jacques Derrida, enjoignant les intellectuels du vieux continent à s'investir dans la construction d'une opinion publique européenne. Ils s'y prononcent pour un renouvellement de l'Europe par la politique étrangère, ce renouvellement ne pouvant voir le jour sans projet culturel séduisant.

L’appel, publié le 31 mai dernier, sous le titre "Nos souvenirs de l'après-guerre : la renaissance de l'Europe" dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) et Libération (France), visait à attirer l'attention et ouvrir le débat consubstantiel à la nécessaire construction d'une opinion publique. Depuis, à travers tout le continent, toute une série de prises de position sur la situation actuelle se sont fait jour : celle de l'écrivain Adolf Muschg (Neue Zürcher Zeitung, Suisse), de Fernando Savater (El Pais, Espagne), enfin celle de Richard Rorty (Süddeutsche Zeitung, Allemagne).

Seul couac dans ce concert d’opinions : bien que le fait de tenir les contributions secrètes et de les approuver au préalable paraisse justifié dans la perspective de ménager un effet de surprise, le contenu de l'appel aurait dû être suffisamment bien pensé pour que les différentes prises de position qu'il relaie puissent être accessibles au plus grand nombre. Or pour bénéficier de la version intégrale, le citoyen européen intéressé devrait disposer d'un abonnement à la plupart des grands journaux européens ou être prêt à acquitter le coût élevé des articles pris séparément. La communication, concept pourtant tellement salué et invoqué par Habermas comme étant la condition même de l'émergence d'une conscience européenne, a ainsi vu sa portée sérieusement limitée.

La raison communicative – un concept pour l’Europe ?

La compréhension linguistique est pourtant une idée qui tient lieu de fil rouge dans toute l’œuvre de Jürgen Habermas.

Jürgen Habermas est né en 1929 à Düsseldorf. Après des études de philosophie, psychologie, littérature allemande, histoire et économie, Habermas se met à travailler comme Journaliste free lance (de 1954 à 59), mais en 1956 il se voit convié par Theodor W. Adorno pour un poste de collaborateur à l’Institut de Recherches en Sciences Sociales, qui vient de rouvrir ses portes. C’est ainsi qu’est scellée la première pierre de sa confrontation avec la recherche empirique en sciences sociales, entre autres à travers une étude portant sur la constitution de la conscience politique des étudiants ouest-allemands.

A cette époque, il développe l’idée maîtresse selon laquelle le cœur de toute démocratie repose sur un processus de formation non-contrainte de la volonté. S’ensuivent des postes de professeur à Heidelberg (1961-64) et Francfort (1964-71), en 1971 la direction de l’Institut Max Planck de Starnberg, puis celui de Münich à partir de 1980, avant qu’il ne s’en retourne vers la chaire de philosophie à Francfort, de 1982 à 1994.

Parmi les œuvres innombrables, publications et débats philosophiques dont il est l’auteur, il est difficile d’en retirer les plus significatifs : c’est l’ensemble de son œuvre qui a permis de renouveler en profondeur les théories de la société. Son étude intitulée Connaissance et Intérêt (1968) et sa Théorie du comportement coopératif en deux tomes (1982), lui ont cependant permis de manière incontestable d’acquérir une reconnaissance internationale.

Une théorie critique de la société tournée vers la pratique

La théorie critique de la société, apparue au sein de l’école de Francfort, approfondie et renouvelée par Habermas, constitue la pierre angulaire de ces œuvres. En tant que représentant le plus connu de la seconde génération de cette école, et contrairement à ses prédécesseurs, il choisit de montrer que la possibilité d’une critique de la société bourgeoise est aménagée par celle-ci. Il fait valoir l’idée que les décisions politiques prises envers ou au regard de l’espace public ne sont justifiées que si les conditions sont réunies pour qu’elles puissent être le produit d’un consensus –résultant, dans l’idéal, d’un dialogue guidé par la raison associant l’ensemble des citoyens–. Il se place dans la continuité de l’impératif kantien d’une utilisation universelle de la raison en ce qu’il préconise d’associer attitude et comportement de telle sorte que les politiques publiques apparaissent comme une réalisation commune guidée par la raison. A partir du milieu des années 80, cet équilibre entre théorie (textes philosophiques critiques) et pratique (prises de position publiques) trouve son incarnation dans sa personne même. En tant qu’intellectuel politique, il prend des positions en rapport avec le néo-conservatisme, la désobéissance civile, mais aussi la politique (intérieure et extérieure), sans oublier ses prises de position décisives ces dernières années concernant le rôle de l’Europe et la nécessaire poursuite de l’intégration européenne.

L’Europe est bien plus qu’un Marché

L’une de ses exigences politiques en matière européenne ne va pas tarder à revenir à l’ordre du jour des agendas politiques des chefs d’Etat et de gouvernement européens, à l’occasion du sommet de Rome donnant lieu aux délibérations finales sur le projet de Constitution européenne. Habermas milite depuis longtemps pour cette Constitution et souligne son caractère symbolique : selon lui, « L’Europe en tant qu’entité politique ne pourra pas véritablement s’installer dans l’esprit des gens tant qu’elle ne fait que s’appuyer sur sa monnaie ». Les motifs économiques sont insuffisants. C’est de valeurs et de repères communs dont nous avons besoin : « Il faut échauffer les esprits plus que les intérêts ».

Pourtant il voit –tout particulièrement dans le phénomène de globalisation économique– une opportunité importante pour l’Europe en termes de marge de manœuvre, qui contribuerait en même temps à perpétuer une certaine tradition culturelle européenne. L’Europe ne pourra peser de tout son poids au sein des organisations financières et économiques internationales que si elle parle d’une seule voix, pour espérer contenir –en partie– la tendance actuelle vers un système néolibéral. On entend un peu partout le même refrain : la politique extérieure de l’Union exige des prises de position communes.

Un espace public supranational qui n’a pas vocation à supplanter l’espace public national

L’un des arguments principaux en faveur d’une Constitution européenne tient dans la fonction symbolique que celle-ci aurait en termes de construction d’un espace public européen, créant un besoin communicationnel dépassant les frontières. « Le processus lui-même d’élaboration d’une Constitution pourrait déboucher sur le résultat escompté, tel une prophétie auto-réalisatrice » (Habermas, 1999). Mais les fameuses « arènes publiques de la communication », pourtant très prometteuses, n’ont pas vu le jour en nombre suffisant pour qu’un véritable débat s’instaure avec la Convention autour du projet de Constitution européenne.

Même les quelques « médias européens » qui existent déjà, comme le Financial Times ou le International Herald Tribune, s’adressent plus à l’élite économique et politique qu’au citoyen européen lambda. Comment dans ces conditions stimuler les échanges entre les sociétés européennes ou, pour le dire avec les mots d’Habermas, comment permettre l’émergence d’un discours sans frontières, et par-là accroître durablement la légitimité et l’intégration politique de l’Union européenne ?

Le cœur de l’Europe à l’avant-garde

A ce stade de la réflexion, les intellectuels (tout comme les hommes politiques) retrouvent toute leur l’importance tant qu’ils sont à même de rapprocher le projet européen de sa population, en le faisant redescendre des sphères abstraites de l’expertise vers un niveau de compréhension plus accessible et vulgarisé.

A travers son initiative intellectuelle singulière, qui peut à l’évidence s’interpréter également comme une contre-proposition à la « Lettre des huit » du 31 Janvier (sous la houlette de la Grande-Bretagne et de l’Espagne, huit pays de l’UE et candidats à l’entrée dans l’UE avaient manifesté leur soutien à la politique étrangère des Etats-Unis), il n’a pas vraiment atteint son but suprême : l’écho des intellectuels européens est resté bien sourd.

Il s’est notamment attiré la critique de Günter Grass (écrivain allemand décoré par le Prix Nobel de Littérature), de Harold James (historien américain) et de Ralf Dahrendorf (sociologue allemand) –ainsi que, dans une large mesure, celle des principaux journaux eux-mêmes qui, après-coup, continuent de s’affronter à la thèse en présence par feuilletons interposés. On assiste à cet égard à un « gonflement inconsidéré de l’Euronationalisme », doublé d’une « agressivité envers les pays de l’Est», qui se solde malheureusement par une définition de l’identité européenne observée à travers le prisme des différends avec le gouvernement Bush.

Malgré toutes ces critiques, un commentateur de la TAZ* en arrive à la conclusion suivante :

« Habermas et Derrida devraient pouvoir trouver des oreilles attentives. Ce qu’ils écrivent ne doit pas être lu comme de l’autosatisfaction européenne anti-USA, mais plutôt comme la perspective d’une chance, qui pourrait pousser les européens à aller dans le sens d’une alternative politique. Saisir cette chance, c’est se la disputer. Même dans notre vieille Europe. »

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*Tageszeitung, quotidien allemand (gauche).