Instagram : digérer ? Quel cliché !

Article publié le 12 février 2014
Article publié le 12 février 2014

On dit que cer­tains mangent avec les yeux. Et c’est là, le point central. Qu’im­porte la sa­veur d’un ali­ment quand on peut se ré­ga­ler avec une dé­li­cieuse photo. Une photo qu’on peut par­ta­ger, dans un acte d’ex­hi­bi­tion rédempteur qui ne fait rien de plus que for­ti­fier les né­ces­si­tés dans les­quelles la tech­no­lo­gie et l’égo - équipe de choc - nous ont en­traîné.

Il l'a fait pour la pre­mière fois dans ce res­tau­rant in­time du centre-ville. Ils fê­taient leur troi­sième an­ni­ver­saire. Ils avaient choisi cet en­droit pour deux rai­sons : l'établissement était suf­fi­sam­ment cher pour être à la hau­teur de cet évè­ne­ment et assez abordable pour qu’ils n’aient pas l’im­pres­sion de vivre au-des­sus de leurs moyens. Le cadre qui se vou­lait ro­man­tique de ce bis­trot très fran­çais in­ci­tait une des per­sonnes qui s’y trou­vaient à im­mor­ta­li­ser le mo­ment. Ja­mais ils n’avaient au­tant payé pour un dîner, et les grandes oc­ca­sions sont faites pour lais­ser une trace. 

C’est pour­quoi, au mo­ment où le ser­veur, avec son sou­rire élé­gant et sa barbe par­fai­te­ment mal rasée, leur ser­vit le mille-feuille de foie et sa pomme ca­ra­mé­li­sée - pre­mier plat d’une liste bien trop longue - il ne put ré­sis­ter à la ten­ta­tion de gar­der en sou­ve­nir l’es­sence de ce mets. Il sor­tit son té­lé­phone, et sans y ré­flé­chir à deux fois, pris une photo. Il lui sem­bla que le pre­mier cli­ché ne ren­dait pas jus­tice à la beauté du plat, alors il prit une autre photo. Seule l’in­sis­tance de sa com­pagne, qui avec un doux « ça va re­froi­dir », put stop­per sa fré­né­sie pho­to­gra­phique. Du moins jus­qu’à l’ar­ri­vée du plat sui­vant. C’est ainsi que tout com­mença.

Les clics pas les calories

En­suite vinrent les voyages. Dans son cas, il n’y en eut pas qu’un peu : un jeune aussi ou­vert que lui, élevé sous l'in­fluence du tout-puis­sant Rya­nair, fré­quen­tait chaque re­coin du conti­nent avec autent d'as­si­duité que de joie. Ainsi, chaque dé­lice consommé à l’étran­ger était une bonne ex­cuse pour sor­tir son té­lé­phone et prendre une photo du mets suc­cu­lent, sans que per­sonne ne crut bon de le juger.

En tant que tou­riste, on a le droit de faire ce genre de choses, alors qu'en tant que natif on pour­rait vite devenir ri­di­cule. Lui, convaincu par sa conduite, s’émou­vait à chaque fois qu’il re­gar­dait sur l’écran de son té­lé­phone la photo des ma­gni­fiques spa­ghet­tis « cacio e pepe » qu’il goûta à Tras­te­vere (quartier bobo-chic de Rome, ndlr). Ou le nombre in­cal­cu­lable de pho­tos qu’il fit des ga­lettes de sar­ra­sin qu’il avait dé­vorées en Bre­tagne. Et que dire du ham­bur­ger du Cor­ner Bis­tro à New York, lors de son pre­mier voyage trans­at­lan­tique, payé avec l’ar­gent de sa bourse ? Quand ses amis et pa­rents lui de­man­daient avec cu­rio­sité s’il pra­ti­quait le tou­risme gas­tro­no­mique, il ré­pon­dait tou­jours la même chose, en sim­pli­fiant le sujet : « la meilleure façon de connaître un pays c’est à tra­vers la nour­ri­ture ». Peut-être avait-il rai­son. Bien qu’il n’avouât ja­mais que, à plu­sieurs oc­ca­sions, son ap­pé­tit fut ras­sa­sié par les clics et non pas par les ca­lo­ries, ca­chées au plus pro­fond de la ma­tière du dé­filé gas­tro­no­mique.

Il finit par cher­cher de nou­veaux res­tau­rants dans sa ville. Des en­droits où on lui pro­po­se­rait des plats, des pho­tos, que ja­mais il n’aurait vus auparavant. Que ja­mais il n’aurait pris en photo auparavant. Ses yeux, les yeux de son ap­pa­reil photo, dou­blèrent sa bouche dans la course des sens. Il lui ar­ri­vait de re­tour­ner à un en­droit, mais il ne re­pre­nait ja­mais le même plat. Cela au­rait si­gni­fié rater l'oc­ca­sion d’ob­te­nir une nou­velle photo, d’ajou­ter un nou­veau tro­phée à sa col­lec­tion par­ti­cu­lière. Son ob­ses­sion à conser­ver les frag­ments de la réa­lité gas­tro­no­mique était telle qu'il chan­gea son té­lé­phone pour un autre avec une meilleure ré­so­lu­tion. Un nouveau téléphone qui lui per­met­trait d’ap­pré­cier, tout en dé­tail, chaque sub­ti­lité des mets. Il par­ta­geait avec ar­deur ses conquêtes dans les ré­seaux so­ciaux, où un « j'aime » et un com­men­taire po­si­tif pou­vait sup­po­ser une bien bonne di­ges­tion.

Fi­na­le­ment, ce ri­tuel pho­to­gra­phique se trans­forma en acte quo­ti­dien au­quel il ne pou­vait re­non­cer. Une dé­cla­ra­tion de nar­cis­sisme gas­tro­no­mique. Chaque chose qu’il man­geait, il la pre­nait en photo. Il ne res­sen­tait au­cune sa­tis­fac­tion di­ges­tive s'il ne par­ve­nait pas à im­mor­ta­li­ser la bou­chée sur une photo, qu'il consom­mait au­tant de fois que son ap­pé­tit pho­to­gra­phique le dé­si­rait. 

Il avait ou­blié la sa­veur des choses, mais il gar­de­rait tou­jours les pho­tos. En fin de compte, le pre­mier est éphé­mère et le se­cond est re­la­ti­ve­ment éter­nel. Peut-être qu’il ne se trompe pas, et que c’est nous qui avons fait le mau­vais choix. Ou bien nous sommes peut-être tous comme lui. Qui n’a pas au moins une fois suc­combé au plai­sir ad­dic­tif de di­gé­rer des pho­to­grammes ?

Cet article fait partie d'un dossier de fin d'année consacré au narcissisme et n'obéit donc qu'à l'envie forcément très égoïste des éditeurs de cafébabel de publier enfin ce qu'on leur a toujours refusé d'écrire. Retrouvez-le ici.