Inspirante Tunisie : entre espoir et crainte

Article publié le 28 mai 2015
Article publié le 28 mai 2015

Du 14 au 17 mai, l’Université de Carthage nous a accueilli pour discuter des thèmes de la démocratie directe moderne et de la décentralisation par la participation. Militants, scientifiques, élus, journalistes, acteurs de la société civile, bloggeurs, étudiants mais avant tout citoyens, ont répondu présents au rendez-vous, tous avides d'échanges et de partage.

Cette année, c'est sous le soleil tunisien que s’est déroulé le cinquième forum mondial sur la citoyenneté active et la démocratie participative. Du 14 au 17 mai, l’Université de Carthage nous a accueilli pour discuter des thèmes de la démocratie directe moderne et de la décentralisation par la participation. Militants, scientifiques, élus, journalistes, acteurs de la société civile, bloggeurs, étudiants mais avant tout citoyens, ont répondu présents au rendez-vous, tous avides d'échanges et de partage.

Qu’il fait bon quitter la capitale de l’Europe et ses tourments pour aller à la rencontre de cette jeune démocratie tunisienne en pleine construction, les yeux remplis d’espoir mais aussi de doutes. Quel endroit plus symbolique pour se rassembler durant quatre jours de discussions, ateliers, présentations et séances de vote ? Les participants au forum se sont ainsi penchés sur des thèmes allant de l’Islam et la démocratie, du rôle des femmes, des jeunes et des médias dans la démocratisation à l’actualité de la démocratie locale et directe. Entre tour du monde de la démocratie directe et présentation de la situation tunisienne, les discussions ont été effervescentes.

Plein feu sur la révolution tunisienne

Si la révolution de 2010-2011 a permis au pays d’enclencher sa transition démocratique, la Tunisie est d’abord un pays aux fondements solides. La force de l’État tunisien repose sur des bases acquises dès le V° siècle. Ni ses frontières, ni son drapeau n’ont changé depuis. De plus l’homogénéité et l’ouverture culturelle y sont des traditions fortes. Ces marqueurs identitaires forts ont permis la construction, dès le XVI° siècle, d’une identité tunisienne avant celle d'une identité religieuse. Les traditions syndicales et associatives (fin XIX°) placent le pays en précurseur dans le monde arabe et même devant de nombreux pays européens.

C’est en grande partie grâce à la force et la richesse de la société civile tunisienne que la révolution a pu avoir lieu, donnant naissance aux élections du 23 octobre et à la nouvelle Constitution, basée sur le principe de « feuille blanche », ne voulant pas s’inspirer des textes du passé. Elle a réussi à imposer de nouvelles règles comme la transparence et la mise en place de mécanismes de participation.

« La belle Tunisie aux yeux du monde mais qui voit le doute dans ceux de sa population »

Si le pays est en pleine transition, de nombreux dangers le guettent. La bataille qui reste à mener pour instaurer les valeurs de la révolution est au moins complexe que celle de la révolution même. Le chemin ne fait que commencer pour la Tunisie et il est crucial que les jeunes et la société civile restent mobilisés. En effet, quatre ans seulement après la révolution, l'ancien régime essaye déjà de se réinstaller. Pour une grande partie du peuple, et en particulier les jeunes, les vainqueurs des élections 2014 sont peu représentatifs de la Révolution. Les fruits de la révolution se font attendre et un sentiment de frustration s’installe. Le chômage des jeunes les incitent à quitter le pays. De plus, la jeunesse révolutionnaire n'avait pas pris en compte le facteur des pressions étrangères qui empêchent le pays d'être maître de ses propres choix et d'engager des réformes structurelles. Les pays du Golfe la regardent d'un œil attentif, craignant cet exemple de régime démocratique dans le monde arabe. La Tunisie est surendettée (vingt milliards de dollar de dette extérieur) et le taux d'intérêt pour emprunter est de 6%, toujours suivi de "mesures d'accompagnement", similaires à celles imposées en Grèce, dont les clauses exigent la privatisation de nombreuses structures et terres de l'Etat. Le pays est en proie aux lobbies financiers, intéressés par la situation géographique et géopolitique du pays et appâtés par la possibilité d'un pied à terre à côté du gâteau pétrolier libyen. Les freins à cette transition démocratique viennent donc aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur du pays à travers les médias, les syndicats sécuritaires et le monde des affaires. Afin que la révolution ne se transforme pas en simple façade, agréable à montrer, il est maintenant essentiel de concrétiser la Constitution, la décentralisation et la démocratisation tunisienne.

Vers une transformation concrète et durable? Inch'Allah!

Alors que l'Europe fait face à de nombreux obstacles voire reculs démocratiques et utilise la peur de la différence et en particulier de l'Islam, la Tunisie, elle, aspire à construire son propre modèle de participation directe. Souhaitant la concrétisation d'une réflexion collective émanent de la base et la mise en place rapide d'élections régionales et locales. Oscillant entre soif de changement et vigilance, le pays se lance dans l'exercice démocratique. Guetté par la colonisation dans sa forme moderne, à savoir financière, la "start-up democracy" qu'est la Tunisie doit maintenant s'affirmer comme la première démocratie du monde arabe. Le forum a donné naissance à la déclaration de Tunis, qui appelle au rassemblement de tous, pour la création et l'instauration de la démocratie participative et de ses outils à travers le globe.