Inside Llewyn Davis  : that’s all folk

Article publié le 18 novembre 2013
Article publié le 18 novembre 2013

Non, le nouveau frères Coen n’est pas le biopic d’un obscur musicien folk raté du début des années 60 ayant sévi dans le Greenwich Village bohème et folk de New York. Juste une histoire qui n’existerait pas sans celle du folk. 

Alors bien sur les détails historiques sont troublants, l’époque et le contexte brossés avec minutie, et les références omni-présentes mais je crois plutôt, qu’en choisissant cette toile de fond les Coen Bros., ne pouvaient choisir meilleur décor pour leur fable sur l’idéalisme. Ou plutôt l’enfermement. Ou la quête d’absolu… ou autre chose, mais je ne suis pas critique de cinéma, hein, mais musicien ! Justement, leur histoire en parle de musique, et en traversant ce théâtre folk, sans y toucher, les cinéastes mettent le doigt sur l’endémique dualité de cette musique, capable des pires lourdeurs (dans sa simplicité, rusticité, antiquité) comme des plus beaux instants de magie.

des gens proprets et bien naïfs

Alors comment est-elle décrite cette scène folk des années 60, celle qui a engendrée (entre autres) Bob Dylan ? Eh bien comme un endroit mal éclairé, en sous sol, tenu par un cerbère sans morale, cadre intimmiste, silencieux, recueilli, limite suffocant et reclus, s’adressant à des privilégiés qui ont tous l’air de la même famille. « Des snobs », dixit Dylan dans ses chroniques. Colets montés, limite intégristes. Avisez vous de crier pendant un des concerts et c’est les poings qui vous attendent à la sortie. Llewyn, héros du film, en fait les frais. Notez le, ici on ne rigole pas.

Et sur scène ? Guère mieux. Un vrai freak show sur les origines, provinciales et cul terreuses de la toute moderne Amérique, de l’avant gardiste New York : des frères irlandais aux pulls d’Aran, des mamies « filles de ferme », des cadets tout lisses, des boy scouts aux refrains mielleux etc etc. Certainement pas comme ces autres personnages que croise Llewyn sur sa route, bien plus épais à l’écran que ce soit le jazzman défoncé et gargantuesque (campé par John Goodman) ou le rockeur ténébreux aux airs de dur à cuire…

Et les chansons alors ? De vieilles rengaines de ménestrels héritées d’Angleterre, Ecosse, Irlande, à peine dépoussiérées, jouées dans le plus simple appareil, et toujours sur les mêmes accords…mmm sexy. Quant au business de la musique, pas de surpise : il est froid, insensible, faux cul. Disques invendus, comptes à sec, un petit pourboire s’il vous plait. Seul salut pour le musicien « de tradition », si évidemment il veut faire carrière : la compromission. « Rase ta barbe, chante les chœurs mais reste dans l’ombre » lui dit (approximativement) un manager, pour des tubes radiophoniques idiots, en ces temps proto-pop, pondus à la chaîne par les gros labels. On y croise un autre personnage bien connu du monde musical, celui du musicien prêt à tout, campé par un Justin Timberlake plus pop idol (avant l’heure) que jamais.

Nos amis folkeux sont donc des gens proprets et bien naïfs, vivant dans un monde fort rigide, chantant un univers disparu depuis bien belle lurette, un monde de fables et d’archétypes, d’histoires vielles comme le monde. « Never new, never gets old, it’s a folk song ». Parfait comme cadre pour une « quête » !

Le folk ce n'est pas la loose

Et le nouvel Ulysse de ce nouvel épisode de la mythologie Coennienne est donc le folkster Llewyn (Oscar Isaac). Qui lui, va continuellement se prendre les murs de ce petit milieu corseté, et incarner ainsi, à mon sens évidemment, le revers de cette médaille folk ennuyeuse. Car en plus de prendre tout ce petit monde (les folks donc) à rebrousse poil, c’est aussi à ses propres limites qu’il se heurte. C’est donc ça, le « Inside » de Llewyn Davis, un musicien en prise sur le monde, à rebours des miévreries des folkeux qui jouent et pensent avec de l’eau tiède.

Alors oui, forcement, la traversée de cette vallée des ombres qu’est le monde moderne, insensible à la beauté, sera compliqué. Appartement ? Sans. Copine ? Changeantes. Voiture ? Celle des autres. La neige ? Ah, pas prévu ça. Un chat ? Oui mais on est susceptible de le perdre. Et puis c’est pas très mature tout ça. Et dire que certains appellent ça la loose. Ignares.

Il apparaît pourtant évident que dans le film, le personnage de Joel et d'Ethan Coen ne veut pas « exister » mais vivre. Ce, au prix de son confort, ses amis, de sa famille, de tous ces gens bien intentionnés qui cherchent à le ramollir, à le faire asseoir et chanter sa chanson folk, tel un chien savant, devant des universitaires et des affairistes qui s’exclameront « Mais quel talent ! ». Tout ça n’est pas folk. Ou pas le sien, ni le bon, en tous cas, celui qui vient des tripes. Llewyn veut se sentir vivre, bouillir, bouger. Quitte à préférer, si vraiment rien ne marche, prendre le large. Tout mais pas cette rubbish modern life. « Fare thee well », dit sa dernière chanson du film.

Au final de cette lecture « musicale » du film, c’est toujours la même histoire, la même chanson, celle du musicien face à sa musique, de l’idéaliste face au réel. De ces chansons sur 3 accords qui, par le filtre du musicien qui les jouent, peuvent sonner si « déjà vu »…ou confiner à la grâce.

Redeye est un musicien folk franco-américain dont le dernier album End of the Season est toujours disponible dans les bacs.