Imposer les droits de l'homme

Article publié le 21 avril 2003
Publié par la communauté
Article publié le 21 avril 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Et si les droits de lhomme que lOccident sévertue à exporter nétaient pas des droits fondamentaux pour les pays en développement, mais un masque de ses propres intérêts ?

Avec l'actuelle "guerre contre le terrorisme" et tout ce qui s'ensuit, le thème des droits de l'homme semble bénéficier d'une impressionnante résurgence. Balayés par nos concepts romantiques de grandeur paternaliste, il est rare que nous nous demandions comment les droits de l'homme sont perçus hors du monde occidental. En effet, nous sommes très enclins à critiquer la plupart de ces pays pour leur supposée absence de droits de l'homme, établissant ainsi un fort contraste avec nous-mêmes, qui sommes si vertueux.

Cependant, lorsque l'Ouest établit son programme de droits de l'homme en 1945, son interprétation fut très controversée. La plus grande opposition vint des anciennes républiques socialistes soviétiques, d'Asie du Sud-Est et d'Afrique. Ces pays cherchaient à défier le supposé "universalisme" des droits de l'homme, avec une considération toute particulière pour ce qu'ils percevaient comme un parti pris occidental concernant les droits politiques et civiques, évitant délibérément de mettre l'accent sur les droits économiques. Depuis la chute du Mur de Berlin en 1989 et l'effondrement de l'Union Soviétique qui a suivi, une telle critique est évincée, puisque l'Occident a consolidé le consensus politique et économique global. Bien que le discours sur les droits de l'homme soit souvent réduit au langage idéaliste, en l'examinant de plus près, on constate qu'il est conditionné par des préférences économiques et idéologiques spécifiques. C'est-à-dire, respectivement, par nature capitalistes et libérales. De plus, l'existence d'un champ large et permanent du droit international consacré aux droits de l'homme contraste avec l'inaction, ou peut-être l'indifférence de la communauté internationale par rapport à des actes de génocide (on peut penser au Rwanda en 1994 ou au Timor Oriental en 1998) et par rapport à la misère sociale, la faim, le sida... L'explication la plus fréquente pour justifier l'importance des droits de l'homme dans l'agenda international d'après-guerre est la réaction morale contre la barbarie du nazisme - l'Holocauste, les expérimentations médicales et les camps de concentration.

Défi aux valeurs libérales

Alors que de telles explications démontrent sans doute en partie la motivation, il existe également des obstacles moins admirables, pour précisément apporter un revirement moral à une politique étrangère qui légitime l'extension globale du capitalisme occidental, au détriment des pauvres. Pour nombre d'entre eux, les droits de l'homme sont perçus comme un échantillon de valeurs en faveur de l'expansion du capitalisme, qui promeut l'exploitation et la soumission. Lorsque des universitaires parlent des droits de l'homme, ils supposent que les droits politiques et civiques (liberté d'expression...), sont équivalents aux droits économiques et sociaux (le droit à l'éducation, la lutte contre la famine...). Cependant, les forces de la mondialisation assurent qu'on porte beaucoup moins l'attention sur les droits économiques, parce qu'ils exportent un système capitaliste néo-libéral aux pays en développement qui ont peu, voire rien à dire en la matière.

Après la guerre, les pays en développement ont cherché à obtenir des droits qu'ils concevaient comme essentiels, à savoir le droit à l'autodétermination, le développement durable et le contrôle des ressources locales. Cependant, de tels droits économiques, auxquels les pays en développement accordaient la priorité ont placé cette charge non désirée sur les pays industrialisés pour aider les pauvres. Cela a défié les valeurs libérales et, plus important encore, le caractère sacré du libre-échange. Les Etats-Unis, réalisant la résistance potentielle opposée à leur pouvoir, ont donc minimisé le discours formel des droits de l'homme économiques. Ils se sont concentrés, au lieu de cela, sur leurs intérêts, et en particulier, l'expansion du capitalisme, c'est-à-dire, du dollar tout-puissant. Les droits de l'homme ont donc été utilisés comme une façade idéaliste pour la politique étrangère.

Après 1945, les Etats-Unis avaient désespérément besoin de trouver de nouveaux marchés pour les énormes surplus produits pendant la guerre. Le résultat a été un programme de droits de l'homme qui a reflété les intérêts de l'Ouest et une idéologie libérale incluant la liberté individuelle et une approche non-interventionniste de l'Etat dans les domaines économiques et sociaux, ouvrant la voie à la domination économique occidentale. Bien entendu, avec des millions de gens dans les pays en développement qui comptaient sur l'Etat comme unique forme de sécurité sociale, vers qui se tourner ?

Castro meilleur que Batista

La réponse provient naturellement du secteur privé. Ce processus fut identique à celui que la mondialisation a exporté. Elle a étendu le rôle des intérêts privés, alors que les Etats ont été contraints (généralement contre l'octroi de prêts occidentaux) de réduire les dépenses sociales, au détriment des masses appauvries. Par exemple, nous, Occidentaux, tout comme les esprits tranquilles d'Amnesty International, aiment à critiquer Cuba pour sa constante répression des droits politiques et civiques. En effet, de telles critiques justifient l'embargo étouffant imposé par les Etats-Unis. Bien que je n'aie aucun doute quant à l'existence de ces violations et à leur caractère nuisible, il manque quelque chose à notre critique. Castro, à la différence de son prédécesseur Batista, dictateur soutenu par les Etats-Unis, a réussi à nourrir et à éduquer son peuple mieux que dans la plupart des autres pays en développement. D'après un rapport de l'Unicef en 2000, le taux de mortalité infantile à Cuba et le niveau d'études primaires des garçons et des filles étaient comparables à ceux des pays occidentaux. Cela valait aussi largement pour le Nicaragua sous le gouvernement sandiniste dans les années 1980, avant que les Etats-Unis ne détruisent ce pays. Après s'être adapté aux normes démocratiques occidentales, le Nicaragua se dispute avec Haiti la place peu enviable de pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental.

Dans le même temps, pendant les années 1980, ère de fervent libéralisme occidental, lorsque la mortalité infantile a atteint des sommets dans toute l'Amérique Latine, le seul pays qui n'a pas présenté une telle hausse fut Cuba. On peut vraiment se demander si ces prouesses auraient été réalisées si l'île s'était ouverte au libre-échange et avait adopté des institutions démocratiques à une époque aussi délicate que celle suivant la dictature Batista en 1959, et au cur des tensions de la guerre froide au cours des années 1980. Les pays voisins ayant adopté ces réformes, comme le Nicaragua, Panama, le Salvador, et autres "vitrines du capitalisme", ont plongé depuis dans la misère.

C'est pourquoi les pauvres voient d'un mauvais oeil notre avide propagation des droits de l'homme, parce que cela n'a pas touché en premier leurs véritables problèmes. Des problèmes qui ont peu de choses à voir avec la liberté d'expression, ou de la presse, et autres problèmes dont nous, Occidentaux, pouvons nous permettre de nous préoccuper. Pour ces populations, il s'agirait plutôt de la faim, de la malnutrition, du manque de sanitaires, des enfants illettrés et de la propagation des maladies. Et ce sera seulement lorsque les organisations en charge des droits de l'homme et les agences occidentales commenceront à s'occuper de ces problèmes, que nos nobles idéaux deviendront crédibles aux yeux des pauvres.