Immigration : Riace, la cité du futur

Article publié le 12 juin 2012
Article publié le 12 juin 2012
Il y a près de 10 ans, Riace était un de ces petits patelins, perdu au milieu de la Calabre et destiné à disparaître à cause d'un exode rural massif de ses habitants. Aujourd'hui, c'est devenu l'un des bourgs les plus connus d'Europe, repeuplé grâce à l'immigration outre-marine.
Plongeon dans une expérience à ciel ouvert, qui donne du crédit à ceux qui voient dans l'immigration une ressource pour la société italienne et européenne.

En 1998 déjà, lorsque 200 immigrés kurdes débarquent à Riace Marina, ils sont recueillis par les habitants. Les jeunes fondateurs de l'association « Città Futura » (dédié au prêtre sicilien Giuseppe Puglisi, assassiné par la mafia), parmi lesquels l'actuel maire de Riace Domenico Lucano, décident de les aider : ils contactent les propriétaires de maisons abandonnées dans l'arrière pays et leur proposent de les louer pour accueillir les immigrés en échange de petits travaux de restauration. 

La ville est mondialement connue pour être celle où ont été découverts « les bronzes de Riace », de l'âge Grec. $

C'est ainsi que Riace est devenue une alternative aux fameuses « pseudo-prisons ethniques » remises en question pour leur efficacité, leur mode de gestion et leur coût : chaque « invité » revenant à 60-70€ la journée pour l'État. L'idée directrice est de donner une maison et un travail à chaque immigré, de manière à ce que les réfugiés insérés dans les programmes « coûtent » moins cher à la collectivité (seulement 20€ la journée). 3 programmes coexistent à ce jour à Riace : le SPRAR (SPDAR en français, Système de Protection pour les Demandeurs d'Asile et les Réfugiés, ndt), Minori non accompagnati (Mineurs non accompagnés) et Emergenza Nord Africa (Urgence Afrique du Nord).

Les immigrés à la rescousse des métiers traditionnels

L'idée principale du « Riace Village », en plus de récupérer les maisons abandonnées, est également de restaurer la tradition et le folklore du pays. C'est ainsi qu'un atelier de tissage a vu le jour, permettant la renaissance de l'antique métier de producteur de fil de genêt. Ont suivi des ateliers de poterie, de broderie, de production de chocolat ainsi qu'une verrerie. Un atelier de menuiserie a même été construit.

« Je me sens bien en Italie. »

On aide ainsi les immigrés à trouver un travail. Comme cette jeune réfugiée éthiopienne, Abeba, qui s'est vue proposer un job d'interprète après avoir participé au programme SPDAR : « Je suis ici depuis 2007. Je traduis de l'arabe, du tigrigna et de l'amharique vers l'italien pour les gens qui viennent ici et ne parlent pas cette langue. Je me sens bien en Italie. » Ou comme Helem, Érythréenne et enceinte de 8 mois alors qu'elle débarque sur les côtes calabraises. Elle n'espérait rien d'autre que de survivre. Elle travaille aujourd'hui dans un atelier de broderie et gagne de quoi élever sa fille. Issa vit en Italie depuis 10 ans, réfugié afghan, il a fui les Talibans. C'est aujourd'hui un véritable habitant de Riace qui travaille dans un atelier de poterie (voir la photo ci-dessus). « Je suis arrivé en bateau de Turquie. J'ai d'abord travaillé comme tisserand, puis j'ai confectionné des confitures d'orange et ramassé des olives. » Issa aime son métier (les fruits de son travail en témoignent), il aime également l'Italie mais évoque avec nostalgie l'Afghanistan et sa famille qu'il a laissé derrière lui: « S'il n'y avait pas cette guerre », soupire-t-il.

Un modèle pour les régions en voie de dépeuplement

220 immigrés cohabitent aujourd'hui avec les 1600 résidents locaux. Les maisons gérées par « Città Futura » ont une capacité d’accueil de 60 lits, un centre collectif pour mineur, en plus des maisons réservées à la location pour les touristes ou pour les familles d’immigrés qui, une fois le programme fini, décident de rester à Riace. Caterina, qui travaille pour l’association, nous explique : « Les ateliers, toutes les activités, les bourses de travail, les aides au loyer… nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter que ces personnes se retrouvent à la rue une fois le projet fini. Au final l’économie communale bénéficie des retombées positives puisque les propriétaires des maisons touchent la rente du loyer, les immigrés font leurs courses ici et nous autres avons un travail grâce à eux. »

Les nouveaux arrivants ouvrent des petits commerces et envoient leurs enfants à l’école : c’est grâce à eux que cette dernière a rouvert ses portes. Des enseignants sont recrutés, les bouchers travaillent plus, tout comme les pizzaïolos et les buralistes ainsi que le cordonnier historique de Riace, désormais retraité, célèbre pour ses chaussures en cuir fait-main : « les immigrés viennent chez moi pour se faire refaire leur chaussure, gratis : je ne leur demande pas d’argent, je sais qu’ils n’en ont pas. » Dans la région, une monnaie spéciale est en circulation : une monnaie parallèle qui pare au retard chronique des aides communautaires et que les immigrés utilisent pour leurs dépenses journalières. Les billets de 50 euros sont ornés du visage de Gandhi, ceux de 20 de Martin Luther King, ceux de 10 de Che Guevara.

Riace ne mise pas seulement sur l’accueil de personnes extracommunautaires mais compte aussi sur son économie solidaire. Outre la production d’huile et de confitures, une « usine pédagogique » a été mise en place. Gérée par la coopérative agricole, elle est composée à moitié d’habitants de Riace et à moitié d’immigrés. Divers projets ont ainsi vu le jour : des champs plantés d’arbres et des potagers, des entrepôts, des étables où l’on trouve des animaux de toutes sortes comme des vaches à lait ou encore les désormais célèbres ânes de Riace. Utilisés pour le tri sélectif, ils font du porte à porte, emmenés par deux néo-habitants de la « Città », un Afghan et un Ghanéen, fondateurs de la coopérative mixte « gli aquiloni ».

La ville de Riace fait également parti du Réseau des municipalités solidaires (Recosol) à travers le monde, un projet qui met en relation des administrateurs de villes nanties avec d’autres à la tête de villes moins cossues. Grâce au soutien du réseau, l’association a ouvert un point de vente online qui propose des produits typiques réalisés dans les ateliers.

Aujourd’hui le maire Domenico Lucano demande un coup de pouce pour un projet de construction sociale afin de céder de nouvelles maisons aux immigrés. « Fort de dix années d’expérience, nous portons un message pour les villes de l’arrière pays, qui ont vécu le problème de l’émigration : ils peuvent désormais se transformer en terre d’accueil au lieu de continuer à se dépeupler. Il s’agit de mettre en marche des mécanismes de microéconomie locale qui peuvent devenir de véritables alternatives pour repenser le futur de la communauté. Au final, les réfugiés ne sont pas un problème, plutôt une ressource. »

Toutes les photos : © Isabella Balena.