Immigration : des YouTubers ouvrent une nouvelle voie en Italie

Article publié le 31 mars 2016
Article publié le 31 mars 2016

Prenez un designer, des journalistes et quelques YouTubeurs, et faites les travailler ensemble. Cherchez des chiffres fiables sur l’immigration et les réfugiés : vous obtenez #parliamone. Le projet de thèse d’une étudiante de Bolzano est devenu une plateforme en ligne qui invite à réfléchir sur la communication. L’idée est simple : répondre à la désinformation avec les chiffres. Les vrais.

« Ils gagnent 40 euros par jour. » « Ils nous volent nos jobs. » « Ils ne fuient pas tous la guerre. » Voici un aperçu des observations souvent entendues lorsqu’on parle d’immigration. Des talk-shows à la TV en passant par les nombreux sites internet qui peuplent la Toile, tout le monde semble avoir une opinion bien tranchée concernant le sujet : le nombre d’immigrés qui entrent et quittent l’Italie, le montant des aides économiques, l’impact sur le monde du travail. Les idées sur ce sujet sont en réalité beaucoup plus confuses. Il s’agit avant tout d’opinions plutôt que de chiffres précis.

Face à ce chaos, Noemi Biasetton, étudiante en design à l’université de Bolzano, a développé le projet #parliamone (Parlons-en, ndlr). L’objectif ? Prendre des chiffres et les diffuser de façon claire et efficace sur YouTube. Comme nous l’explique Noemi, ce n’est pas simple car la jungle de la désinformation en ligne est particulièrement complexe. « Certains journaux misent sur des titres qui attirent les lecteurs et augmentent la visibilité de la page », commente Noemi. « Ces chiffres qui ne sont pas officiels contribuent à créer chez les Italiens une opinion en décalage avec la réalité sur l’immigration. »

YouTube, canal +

Des chiffres et des faits existent pourtant mais où les chercher ? L'ISTAT (équivalent de l’INSEE, ndlr) et le ministère de l’Intérieur fournissent bien des rapports et des comptes-rendus, mais quel est le citoyens lambda qui consulte ces sources-là tous les matins ? Sinon il y a bien évidemment les journalistes et les organes d’information. Mais vous risquez de vous perdre dans les méandres de la langue de bois, des titres accrocheurs, des sites internet à l’objectivité douteuse et des articles écrits à la hâte qui inondent le Web. Comme vous, les chiffres se perdent aussi souvent au milieu du débat médiatique. Résultat : une ribambelle de nouvelles, énormément de confusion et beaucoup de désinformation.

Pourtant, tout n’est pas approximatif. Noemi se fie à deux sites internet lorsqu’elle va à la pêche aux informations : Valigia blu et Open migration. Ces deux sites ont recours au slow journalism indépendant et diligent. « Le travail du journaliste ne peut pas être effectué en 20 minutes. Il faut lire les chiffres, les comparer, vérifier les sources. Si un article paraît chaque heure sur le Web, comment la qualité peut-elle être au rendez-vous ? ».

Pour Noemi, les faits et la clarté sont la première réponse à la désinformation. Mais ça ne suffit pas. La clé est de diffuser le message mais ce type d’informations se trouve rarement parmi les premiers résultats des moteurs de recherche en ligne. Noemi a donc eu l’idée de confier aux Youtubeurs les contenus publiés par Valigia blu et Open migration, afin que leur message se distingue des médias traditionnels en ligne.

La vidéo de Claudio Di Biagio (alias nonapritequestotubo) pour #parliamone : les chiffres de la guerre et des migrations.

« Pourquoi ne peut défendre ce qui est juste ? »

L’équipe de YouTubeurs impliquée dans le projet est très hétéroclite : Claudio di BiagioAlice MangioneCool and the game, Dellimellow, Boban Pesov et DoubleFace. Ils ont tous des parcours différents, mais partagent la conviction que YouTube est un site de divertissement mais aussi une plateforme extraordinaire pour lancer des campagnes sociales. La designer graphique a donné à ces visages connus de YouTube un ensemble précis de données : le guide antiraciste. À partir de cette liste rédigée par Valigia blu, une réponse circonstanciée avec des chiffres officiels est apportée à chaque idée préconçue. Tous les YouTubeurs ont utilisé ce matériel pour leurs vidéos.

« L’influence que nous pouvons avoir sur nos followers est fondamentale, commente Boban Pesov. Il faut parfois prendre du recul et s’éloigner du côté ludique et joueur de la chaîne. J’espère que d’autres projet verront à leur tour le jour et traiterons d’autres sujets sociaux. YouTube peut contribuer à faire changer les choses. » Les autres vidéos-blogueurs expriment le même engagement : « Nous en avons assez du populisme insidieux véhiculé sur les réseaux sociaux. Nous vivons dans une époque où nous nous fions à des informations partagées par de parfaits inconnus, sans en vérifier la véracité », commentent les Cool and the game. « Cela se produit pour l’immigration comme pour beaucoup d’autres sujets qui nous touchent de près. Il était temps d’exprimer notre désaccord : créer des vidéos qui évoquaient les clichés les plus répandus nous semblait être une idée pertinente, mais aussi incontestablement plus politiquement correcte que la façon dont on aurait voulu aborder le sujet. »

YouTube est désormais un site internet d’influence, surtout auprès des plus jeunes, les utilisateurs les plus assidus de la plateforme. « Ils sont souvent vus d’un mauvais œil, comme des hordes de fanatiques qui défendent leurs idoles, des joueurs de jeux vidéo ayant tout juste la vingtaine qui se lancent dans des discours socio-politiques. Mais les aspects négatifs mettent cependant en évidence l’ascendant que les YouTubeurs exercent sur leurs followers. Par conséquent, pourquoi ne pas défendre ce qui est juste ? » se demandent les Cool and the game.

Boban Pesov « interview » son père pour #parliamone.

Histoires d'immigration

#Parliamone met aussi en lumière des témoignages et des récits personnels. C’est le cas de Boban Pesov : dans sa vidéo « interview », il interroge son père sur son expérience d’immigré macédonien qui habite en Italie depuis 20 ans. « Je souhaitais réaliser cette vidéo depuis un petit moment. Je ne voulais pas me contenter de raconter et lister les stéréotypes, je souhaitais interviewer un immigré qui parle de sa vie. C’est ainsi que nous en sommes venus à parler de notre pays d’origine et de ce qui se passe en Macédoine avec les immigrés. »

Reste à savoir : comment les Internautes ont-il réagi face à #parliamone ? « De plus en plus de personnes nous demandent de voir des choses de la sorte, nous avons les instruments nécessaires », soutient Boban. Les Cool and the game sont plus nuancés : « Nous croyons que le public de YouTube privilégie le divertissement léger. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que les initiatives les plus engagées ne font pas mouche. Au contraire ». Le projet de Noemi en est un parfait exemple. L’expérience de #parliamone étant à présent terminée, sa créatrice n’exclut pas que l’idée puisse être appliquée à d’autres sujets.