Immersion au sien des mouvements indépendentistes d'Europe

Article publié le 24 mai 2016
Article publié le 24 mai 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Separati in casa est une immersion au cœur de l’Europe qui redécouvre l’indépendantisme : de la Catalogne qui rêve d’un référendum, à l’Écosse qui a manqué son rendez-vous avec la sécession : des contradictions de la Belgique à la violente histoire de l’Irlande du Nord, des Pays-Basques et de la Corse, aux milles patries italiennes. interview avec Lucio Luca.

Ce mois et demi de congé sabbatique s’est tout compte fait transformé en un voyage au sein des mouvements indépendantistes d’Europe. Le film documentaire "Separati in casa" de Lucio Luca, journaliste pour le quotidien Repubblica, met en lumière les contradictions d’un continent qui s’élargit, tout en dissimulant  les revendications de ses régionalismes, les "séparés chez eux" étouffés par une Europe des marchés qui a perdu sa mission de départ en court de route ; représenter une union de peuples tout en en préservant les spécificités culturelles. On retrouve tous les mouvements et leurs protagonistes : ceux qui ont pendant de nombreuses années écrit les pages de l’histoire souvent violente, comme, l’Ira (l’armée républicaine irlandaise, ndr), l’Eta basque et le Front de Libération Nationale corse, sans oublier les casse-têtes les plus récents comme la question de l’indépendance de l’Écosse, ou celle de la Catalogne en Espagne où le modèle constitutionnel du "café para todos" ne satisfait plus les 17 régions. (Chacune des 17 régions espagnoles élabore son statut d'autonomie, mais trois d'entre elles, auxquelles on reconnaît des «droits historiques», bénéficient de plus amples prérogatives : le Pays basque, la Catalogne et la Galice. Les autres régions souhaiteraient à leur tour bénéficier de plus de prérogatives d’où l’origine de l’expression café para todos  / café pour tous ndr). Sans oublier le paradoxe belge avec les flamands et les wallons qui ne se comprennent pas et les "milles petites patries" italiennes, du Tyrol à la Sicile. (En mars 2014 l’Italie remettait en question son unité nationale par un référendum sur l’indépendance de la Vénétie. Les électeurs ont voté en faveur de l’indépendance à 89%, mais aucune mesure concrète n’a toutefois été prise. D’autres régions d’Italie aspirent à l'autonomie. Le parti politique la Ligue du Nord revendique une décentralisation du pouvoir en "Padanie", c’est à dire l'Italie du Nord. Le Tyrol du Sud et la Sardaigne sont des provinces d’Italie dotées d’un statut particulier qui leur confère une certaine autonomie, fondée sur leur culture et leur langue. Ces deux régions pourraient à l’avenir revendiquer une complète indépendance, ndr)

cafébabel: Comment est née l’idée de ce voyage? 

Lucio Luca: J’ai pris un congé sabbatique et j’ai présenté un projet au quotidien Repubblica ; un tour en Europe des séparatistes en dialoguant avec des journalistes, des historiens et des politiciens, mais aussi avec des personnes lambda. C’était en novembre 2014, à la veille du référendum en Écosse et de celui prévu en Catalogne qui a finalement été annulé par Madrid. J’ai pris conscience qu’on pouvait dresser un aperçu de l’Europe à une période paradoxale : si l’Union s’élargit en comptant à présent 28 états membres et que beaucoup d’autres frappent à la porte, paradoxalement, les poussées anti-européennes mettent le continent à rude épreuve. Je suis donc parti en juin 2015, je me suis rendu en Catalogne, en Aragon, aux Pays Basques et en Galice. Puis en Corse, en Belgique, en Écosse, en Irlande et pour finir en Italie, de Bolzano à Montelepre (en Sicile, ndr)

cafébabel: Pourrait-on construire un fil conducteur entre les différents mouvements séparatistes, une sorte  d’indépendantisme International ?

Lucio Luca: En théorie il existe bien un séparatisme International. L’Europe est née dans l’optique de rassembler les identités, les peuples et les gens d’Europe. Au vingt-et-unième siècle, l’Union s’est transformée en Europe des marchés et des banques, au détriment des identités culturelles qui ont été anéanties par les intérêts de certains états nationaux comme l’Allemagne, la Grande Bretagne et la France,  les régionalismes ont explosé parce que les peuples se sont sentis trahis. Nous parlons d’histoires et d’idéologies différentes qui peuvent cependant unir les séparatistes flamands d’extrême droite à Sinn Fein, un parti politique irlandais d’extrême gauche, par un même sentiment. Tout découle de l’aspiration à vivre dans une Europe qui reconnaît leurs ambitions culturelles et économiques.

cafébabel: Peut-on dire que l’Europe a involontairement fait émerger les poussées séparatistes dictées par une émancipation économique ?

Lucio Luca: Oui, absolument. À partir du moment où les régions ont commencé à compter toujours moins, parce qu’elles étaient hors des pouvoirs décisionnaires et du marché, les poussées séparatistes ont émergées. Elles ont en réalité toujours existées, mais à cause de cette Europe, elles ont explosées au cours de ces 15-20 dernières années. Prenons l’exemple de la Catalogne : elle produit 20% du PIB espagnol, mais si elle compte pour des prunes à Bruxelles c’est évident que quelque chose ne va pas. C’est donc normal que la Catalogne demande à Madrid d’obtenir une autonomie majeure, voire l’indépendance.

cafébabel: L’indépendance tout en continuant à rester dans l’Europe?

Lucio Luca: Oui. Beaucoup de ces mouvements ont le désir commun de vouloir rester en Europe. Ça n’a rien à voir avec le populisme de la Ligue du Nord en Italie, de l’UKIP en Grande Bretagne ou du Front National. Les séparatistes veulent l’Europe mais tout en préservant l’histoire, les traditions et les ambitions économiques réduites par les états nationaux.

cafébabel: Peut-on aujourd’hui parler d’Europe des régions plutôt que des nations ?

Lucio Luca: Ça devait être une Europe des peuples et des régions mais c’est plutôt et toujours plus une Europe des nations et, surtout, des pouvoirs économiques forts. Altiero Spinelli souhaitait créer une grande fédération basée sur la diversité mais son idée a été dénaturée. Si on ajoute les politiques d’Angela Merkel et des autres acteurs politiques, on respire clairement un mécontentement qui pourrait avoir un effet boule de neige : si on se sépare d’un pays, d’autres pourraient suivre l’exemple. L’Écosse n’y est pas parvenue, la Catalogne y parviendra tôt ou tard. Sans parler du Brexit.

cafébabel: Il faut préciser que tous les mouvements qui ont pendant des années revendiqué leur identité par la violence comme l’Eta, l’Ira et le FLNC ont déposé les armes…

Lucio Luca: je  crois que ce qui s’est déroulé au cours des années 30-40 en Irlande du Nord en Corse ou aux Pays-Basques ne se reproduira pas sous ces formes-là. Les peuples ont compris que ces organisations, toutefois nées avec une noble intention, ont dégénéré au fil du temps en se transformant en associations criminelles qui n’ont fait qu’occasionner du tort aux causes indépendantistes. Les années de plomb ne reviendront plus, en revanche les poussées idéologiques souhaitant se séparer d’entités auxquelles ces régions ont été annexées parfois avec force dans le passé sont des phénomènes nouveaux qui se répéteront. C’est par exemple le cas en Belgique, un pays feint, le paradoxe des paradoxes où se trouve la capitale de l’Europe. Ici les flamands et les wallons ne se parlent pas puisqu’ils ne se comprennent pas…

cafébabel: aujourd’hui on considère que chaque peuple a droit à l’autodétermination. On a pourtant à l’esprit le cas de l’Espagne, que se passerait-t-il si tout le monde revendiquait le droit de décider ?

Lucio Luca: L’Espagne est un exemple particulier. La jeune démocratie post Franco est fondée sur un pacte constitutionnel qui reconnait 17 régions autonomes, certaines d’entre elles sont historiques, d’autres ont été créées ad hoc. La Constitution interdit les référendums de sécession, mais s’ils étaient accordés à la Catalogne, les Pays-Basques demanderaient la même chose, tout comme la Galice et beaucoup d’autres régions. Si  le droit à l’autodétermination est donc sacrosaint et personne ne peut le nier, néanmoins la Constitution l’interdit, c’est donc un bras de fer destiné à perdurer. Pour le reste la Catalogne est une sorte de Lombardie espagnole. Je crois que Madrid devra tôt ou tard contenter certaines revendications.

cafébabel: Quel est le bilan de ce voyage?

Je suis parti avec l’idée d’essayer de comprendre. Se trouver sur place et parler avec les gens, avec les dirigeants politiques et les anciens chefs de l’Eta et de l’Ira, avec des combattants et des révolutionnaires corses, m’a fait prendre conscience que cette Europe, fondée sur le marché et sur l’argent, est vouée à l’échec à long terme. Si elle ne change pas on se retrouvera en effet avec une Union peut-être plus grande, mais où on décide à 2-3. En revanche, si on récupère l’idée de départ, où  priment non seulement le pouvoir économique, mais aussi les traditions et la diversité, je pense que les poussées indépendantistes n’auront plus lieu d’être.

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Le documentaire a été publié sur "Le Inchieste" de Repubblica. Pour le regarder cliquez ICI.