Il n'y a pas si longtemps, un mur nous séparait...

Article publié le 20 novembre 2009
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Article publié le 20 novembre 2009
Une carte de la réconciliation Maria-Cristina Necula Écrivain Mon père découvrit l’Europe en tentant d’échapper à son emprise à l’Est. Ingénieur expert en microprocesseurs et maître de conférences à l’université polytechnique de Bucarest, on l’autorisa, en janvier 1985, à traverser le rideau de fer afin de se rendre à un séminaire à Londres.
Nourri de rêves d’évasion d’une Roumanie qui avait exploité ses talents tout en l’écrasant pour le conformer aux règles du parti communiste, il posa le pied sur le sol britannique et passa à l’Ouest. Ne pouvant demander un visa pour les États-Unis depuis le Royaume-Uni, il se rendit à Vienne. Il évita savamment les camps de réfugiés roumains – d’où les prêtres avaient « l’habitude » d’exercer les fonctions d’informateurs pour la Securitate (la police secrète roumaine) – et tenta de se fondre dans la vie viennoise, travaillant à temps partiel à l’université technique de Vienne tout en attendant son visa américain. Pour lui, Vienne devint alors une salle d’attente inhospitalière marquée par la solitude, la peur malgré la gentillesse occasionnelle de quelques connaissances, et le traitement absurde de quelques ambassades européennes qui rejetaient ses tentatives de demande de refuge dans les pays qu’elles représentaient, exigeant l’accord préalable de l’ambassade de Roumanie. À l’est du rideau de fer, ma mère eut à subir une attente qui dura deux ans et demi ; une attente aussi tourmentée que ces nuits pendant lesquelles les habitants de Bucarest n’avaient ni eau ni électricité, particulièrement les femmes considérées par le régime comme épouses de traîtres. La sonnerie du téléphone devint le son de la terreur, telle une expérience visant à conditionner des rats par décharges électriques. Chaque semaine, le coup de téléphone redouté convoquait ma mère au quartier général de la Securitate, où on la faisait pénétrer dans une salle d’interrogatoire pour être confrontée à des jeux psychologiques de degrés variés. Cela allait de : « Ton mari t’a abandonnée, toi et ton enfant, car cet enfant n’est pas de lui : tu es une pute ! » en passant par « Il aura peut-être un accident de voiture » à « Nous savons que c’est un type bien ; nous lui pardonnerons s’il revient » ou encore « Vous êtes sûre qu’il va bien ? Il fait la manche sous les ponts », « Il s’est trouvé une autre femme » : telles étaient les variantes sur les thèmes hebdomadaires que ma mère entendit une année durant, tout en rédigeant des déclarations pour répondre aux deux mêmes questions : « Comment s’estil échappé ? », « Étiez-vous au courant de ses projets ? » Calmant ses peurs du mieux qu’elle le pouvait, ma mère ne me fit jamais sentir ne serait-ce qu’un soupçon de terreur, tout en essayant de me préserver une vie joyeuse et en m’emmenant à l’opéra. Nous nous sommes assises dans les fauteuils de l’opéra de Bucarest, le 15 mai 1985, et M. Mozart apaisa nos âmes. Cette représentation de Le Nozze di Figaro constitua le premier pas vers un monde magique qui devint une réalité alternative nécessaire et agréable, tandis que nous attendions de retrouver mon père qui, après neuf mois d’attente à Vienne, débarqua enfin à New York. Plus de cinquante interrogatoires et de cent représentations à l’opéra plus tard, la lettre arriva. C’était une lettre signée par quarante-quatre membres du Congrès des États-Unis demandant notre libération, et adressée personnellement à Ceaucescu – le dernier effort décisif de mon père qui nous permit de nous défaire des griffes du régime. La lettre nous permit, ma mère et moi, de quitter la Roumanie et d’entrer aux États-Unis, où nous pûmes commencer une nouvelle vie, loin de l’Europe, mais nos racines étaient toujours très ancrées là-bas. Pour ma mère et mon père, cela voulait dire tout reprendre à zéro à l’âge respectif de 45 et 47 ans, en laissant derrière eux une vie de restriction et la vision d’une Europe divisée au sein de laquelle l’Est se languissait d’accéder au niveau de vie de l’Ouest et à une diversité de choix. La route menant mes parents à leur épanouissement personnel et professionnel fut celle qui contourna l’Ancien Continent pour frayer de nouveaux chemins au travers de la géographie d’une culture et d’un paysage étrangers. Aujourd’hui, leurs pas résonnent, par leurs nombreux voyages, sur l’ensemble de la carte d’Europe ; des voyages qui sont autant d’explorations à la découverte de l’Europe que de périples menant à la réconciliation avec le passé.

Du conte de fées à l’espoir

Maria-Cristina Necula

Enfant, ma vision de l’Europe était celle d’une Europe partagée entre rêve et réalité. Je vivais derrière le rideau de fer. Les pays situés derrière ce rideau semblaient être des pays de contes de fées où planaient les douces senteurs enivrantes des parfums de Nina Ricci et du chocolat Toblerone – les rares produits occidentaux qui parvenaient occasionnellement jusqu’à la Roumanie. J’ai vécu avec une idée de l’Europe tel un mythe façonné par ma fascination pour la mythologie grecque. Son image, sous les traits d’une femme magnifique aimée et kidnappée par Zeus, donnait une touche d’émerveillement à l’idée que je me faisais de la vie là-bas. Mais l’idée de l’Europe en tant que continent et globalité s’est présentée à moi alors que je m’en trouvais à des milliers de kilomètres, lorsque je suis arrivée aux États-Unis avec mes parents. À 12 ans, j’ai finalement appris ce qu’était le rideau de fer et à 14, collée sur CNN, je regardais le rideau s’effondrer et produire un « effet domino » dans toute l’Europe orientale. Après l’université, j’ai vécu un an en Roumanie : une Roumanie sans rideau de fer, aux yeux écarquillés, désorientée. Puis au cours de séjours successifs, je l’ai vue se rapprocher de l’intégration à l’Union européenne, avec timidité et parfois maladresse. Mes voyages suivants m’emmenèrent dans les contrées magiques dont j’avais rêvé enfant, celles de cette magnifique Europe aimée de Zeus. Au cours des vingt ans qui séparent la révolution de la Roumanie d’aujourd’hui, j’ai observé ce personnage mythique étendant les bras de part et d’autre du vibrant fossé laissé par le rideau de fer, embrassant les manifestations de son évolution dans toute sa partie orientale. Quand la Roumanie fut finalement acceptée dans son sein, j’ai réalisé ce que l’Europe avait avant tout symbolisé à mes yeux durant toutes ces années : l’espoir.

Soutenir et acclamer l’Europe

Ulf Gartzke

Directeur de la Fondation Hanns-Seidel à Washington

 Ayant grandi en Allemagne de l’Ouest dans les années 1980, je me souviens très clairement d’avoir demandé à mes parents si je devais soutenir les athlètes d’Allemagne de l’Est et les acclamer pour les nombreuses médailles qu’ils avaient récoltées au cours des jeux Olympiques successifs. Bien que ni mon père ni ma mère n’eussent espoir que l’Allemagne ne se réunisse un jour, leur réponse fut univoque : « Oui, nous sommes un seul et même peuple. » Enfant, la question de savoir qui soutenir durant les grands événements sportifs internationaux constitua certainement ma première interrogation sur la notion d’identité nationale. Le questionnement en lui-même était assez simple : « Qui fait partie de l’équipe, et n’en fait pas partie ? » Mais, bien évidemment, le questionnement avait été rendu bien plus compliqué par le fait que l’Allemagne était divisée en deux États antagonistes et hostiles depuis plus de quarante ans. Aujourd’hui, à l’approche du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin, il est étonnant de voir combien l’Europe a évolué au cours des deux dernières décennies. La guerre froide est finie, l’Allemagne est réunifiée, et le projet d’Union européenne a étendu avec succès la communauté de nations libres et démocratiques jusqu’à inclure de nombreux membres de l’ancien pacte de Varsovie. Dans le même temps, nous avons assisté à l’émergence d’une authentique identité européenne se manifestant en un attachement à des valeurs communes qui nous sont chères. Il est certain qu’en temps de crise, et de tourment économique en particulier, les États-nations demeurent aux commandes de l’ultime allégeance de la plupart des citoyens. Et il va de soi que, au cours des futurs jeux Olympiques et des événements sportifs internationaux, mes jeunes enfants soutiendront certainement les athlètes représentant l’Allemagne. Toutefois, je dirai également à mes enfants, quand il s’agit de l’Europe : « Nous sommes un seul et même continent composé de différentes nations partageant une même histoire, des valeurs communes et, enfin, une même destinée. » Il est important, pour nous tous, de soutenir et d’acclamer l’Europe.

Mon Europe

Andras Löcke

Rédacteur en chef adjoint du journal hongrois Nepszabadsag Zrt.

Dans ma jeunesse, il y avait deux Europe. Il y avait la nôtre, la pauvre Europe de l’Est, et l’autre, l’Ouest, qui brillait de mille feux. La plupart des jeunes, en Hongrie, tout comme moi, ne connaissaient pas l’Ouest. Nous autres, les habitants des « casernes les plus joyeuses » à l’Est, avions deux passeports : avec le passeport rouge, nous pouvions voyager dans les pays de l’Est, chez nos camarades, quand nous le souhaitions. Avec l’autre, le passeport bleu, nous pouvions voyager à l’Ouest, dans la plupart des pays du monde d’ailleurs, mais nous ne pouvions recevoir qu’un seul visa de sortie tous les trois ans. C’était le meilleur arrangement trouvé avec le bloc de l’Est. Dans la République démocratique allemande d’Honecker, seuls les retraités étaient autorisés à voyager à l’Ouest. Je me souviens encore de mes premières vacances à l’Ouest en 1979, j’avais 17 ans. J’avais fait du stop pour aller chez mon cousin, un transfuge originaire de Hongrie communiste qui avait acquis par la suite la nationalité allemande. Nous avons voyagé ensemble de l’Allemagne de l’Ouest à l’Espagne. Pour effectuer le trajet, j’avais besoin d’un visa d’Allemagne de l’Ouest, d’un visa français et d’un visa espagnol. En Espagne, nous nous sommes beaucoup disputés sur la manière dont nous voulions passer nos vacances. La petite amie de mon cousin, une Allemande qui avait une bonne vingtaine d’années, voulait rester s’amuser sur la plage au soleil. Moi, de mon côté, je voulais courir de ville en ville, de musée en musée, car je voulais tout voir de l’Espagne, je n’avais que deux semaines, et que je n’aurais pas l’occasion de revenir à l’Ouest d’ici avant les trois prochaines années. Les changements engendrés en Hongrie par la transition du communisme à la démocratie ont été lents et graduels ; il n’y eut pas, selon moi, de moment cathartique. Toutefois, il y eut des moments cathartiques qui me mirent les larmes aux yeux, comme la chute du mur de Berlin ou encore l’effondrement du régime de Ceaucescu, le plus odieux dictateur d’Europe de l’Est. Lors de mon premier voyage aux États-Unis, j’ai réalisé qu’il existe bel et bien une « Européenité ». J’ai réalisé que les Portugais et les Hongrois, les Polonais et les Néerlandais ont davantage en commun de ce que les Européens ont avec les Américains. Nous, les Européens – par rapport aux Américains –, semblons avoir un plus grand sens de la responsabilité sociale. Nous avons également davantage tendance à penser que telle ou telle chose tient du devoir de l’État. Mais j’ai aussi pu me rendre compte que nous, Américains et Européens, avions plus de choses en commun qu’avec le reste du monde. Nous aimons la réflexion scientifique et ce que nous nous plaisons à appeler le « développement ». Aujourd’hui, les jeunes ne se souviennent même pas de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest ; ils ne savent pas ce qu’était le rideau de fer ; et ils peuvent voyager en Espagne sans visa ni passeport. Environ quatre cent mille de mes compatriotes travaillent dans les vieux pays de l’Union européenne, c’està- dire l’Europe de l’Ouest. La majeure partie de la finance et de l’industrie hongroise est entre les mains de l’Europe de l’Ouest. À présent, l’Europe ne fait plus qu’une, même si d’anciennes divisions est-ouest persistent dans une moindre mesure. Nous, à l’Est, sommes les employés ; eux à l’Ouest, les employeurs. Nous – les pauvres – sommes les dépensiers irresponsables, tandis qu’eux sont les sages financiers, nourris de l’éthique protestante. La crise économique a bouleversé l’Europe tout entière et le continent ne sera jamais plus le même. Toutefois, vu de l’Est, l’Ouest demeure le foyer de la normalité qui nous manque tant.