« Il faut s'assoir sur le bord de la route et se demander si on ne s'est pas trompé de chemin. » Entretien avec Bruno Gollnisch, eurodéputé Front National

Article publié le 23 octobre 2009
Article publié le 23 octobre 2009
Propos recueillis par Lena Morel A la suite du discours inaugural du nouveau Président du Parlement européen, Jerzy Buszek, Bruno Gollnisch, député européen du Front national depuis 1989 et unique représentant du FN pour la circonscription Grand est, nous a accordé une entrevue pour revenir sur les résultats des élections européennes et sur ses priorités à venir.
Alors que le groupe d'extrême droite du Parlement européen « Identité, tradition, souveraineté » avait cessé d'exister depuis la démission des 5 eurodéputés roumains en 2007, une nouvelle fédération des mouvements d'extrême-droite est en pourparlers et devrait voir le jour au sein de l'hémicycle européen. Un enjeu européen clef pour le candidat à la succession de Jean-Marie Le Pen.

Avec quel état d'esprit entamez-vous ce 5ème mandat en tant qu'eurodéputé?

Je l'entame dans un état d'esprit combatif: j'ai été élu de justesse et je le regrette. Mais il vaut mieux être élu que battu dès lors qu'on se présente à une élection. Je pense que ceci est dû à un certain nombre d'abstentions de la part de personnes qui désaprouvent l'évolution actuelle de l'Union européenne. Celles-ci adhèrent à nos analyses mais ont cru qu'elles contestaient le système en restant chez elles - ce qui selon moi est une erreur tragique. Les teneurs du système sont ravis si les mécontents s'abstiennent plutôt que de voter pour d'autres qu'eux. J'ai donc une petite déception à cet égard.

Cependant, je suis inversement très combatif pour défendre nos convictions en faveur d'une Europe qui soit indépendante à l'égard des forces du mondialisme et de l'impérialisme politique, financier, économique et religieux. Une Europe qui reste une Europe européenne sans animosité à l'égard d'aucun autre peuple mais qui ne compterait en son sein que des nations européennes. Une Europe qui devrait protéger ses concitoyens des méfaits d'une globalisation qui nous livre à une concurrence déloyale venant de pays qui exploitent cyniquement leur travailleurs, sans sécurité sociale, sans limitation du temps de travail, sans véritable pension de retraite. Par conséquent je suis en faveur d'une Europe qui protège les européens alors que jusqu'à présent, par l'insertion sans contrepartie dans l'Orgnisation Mondiale du Commerce, l'Union Européenne les a plutôt précipités dans ce mondialisme dont on voit aujourd'hui les effets desctructeurs. L'Europe n'est pas appelée à devenir un super-Etat car cela serait contraire au génie même qu'elle a montré dans l'histoire. L'Europe est dans l'histoire, l'espace qui a inventé l'égalité et la liberté des nations. Ce sont ces acquis de la civilisation européenne que je souhaite défendre à l'intérieur de ce Parlement. Martin Schulz, président du groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates au Parlement européen (anciennement PSE) a fait une référence évidente à mes amis et à moi même en indiquant que ces forces étaient extrêmement préoccupantes car elles s'opposent aux valeurs européennes tout en s'exprimant en nombre croissant.

Après la dissolution du groupe « Identité, tradition, souveraineté », quelles sont les avancées de la fédération des mouvements d'extrême-droite au sein du Parlement européen?

Les résultats du Front National sont décevants en France en raison du mode de scrutin. Le découpage actuel en circonscriptions gigantesques est aberrant: elles n'ont pas véritablement d'âme, de consistance et de cohérence. Si nous avions eu un mode de scrutin sur bulletin national, le Front national serait vraisemblablement deux fois plus nombreux au Parlement européen. Le Front national et mes collègues autrichiens du FPÖ, bulgares d'Ataca, flamands du Vlaams Belang, britanniques du British National Party, hongrois du parti Jobbik (voir aussi sur l'article sur cafebabel.com) avons envisagé la création d'une fédération de mouvements au niveau européen en conformité avec la réglementation du Conseil.

Je pense que cette fédération aboutira. Nous sommes pratiquement tombés d'accord sur une déclaration politique commune, d'un programme et de statuts. L'existence de cette fédération aura une importance politique car elle montrera que les nationaux, qu'on accuse d'un chauvinisme étroit et borné, sont au contraire parfaitement capables de s'entendre. Notre nationalisme n'est agressif à l'égard d'aucun autre peuple. D'autre part, cette fédération créera un appel dans les pays où nos courants de pensée existent de manière latente mais où ils n'ont pas encore trouvé d'expression politique faute d'un leader qui ait eu la persévérance et le charisme nécessaire comme Jean-Marie Le Pen. Ce sera une incitation puissante à rejoindre cette fédération et à se mettre à son niveau, en constituant une force politique, en recrutant des adhérents, en se présentant aux élections locales.

Face à progression des droites européennes, quelle interprétation faites-vous du résultat de vos concurrents?

Les écologistes ont bénéficié d'une conjoncture extrêmement favorable qui est due au fait que leur discours est repris absolument partout. Le discours à prétention écologique fait maintenant partie du politiquement correct: tout le monde est contre le réchauffement climatique. Il y a surtout eu un transfer circonstanciel de voix d'un vote généralement de gauche vers des listes éconologiques - en tout cas en France. Je ne suis pas sûr que ce transfer de voix soit définitif. Le mouvement des Verts, et je ne dis pas ça pour les groupes écologistes indépendants, est un supplétif de la gauche.

Le socialisme a quant à lui échoué à peu près partout. Qu'est qu'être socialiste aujourd'hui? Si c'est demander de la justice sociale, je crois qu'il faut leur rappeler que la patrie est la seule richesse de ceux qui n'en ont pas. On peut uniquement pratiquer la solidarité dans un cadre national, même si la solidarité entre nations peut exister. Il n'y a plus rien qui définisse le socialisme. Les socialistes en Europe ne font plus véritablement du socialisme. La droite conservatrice et les socialistes cogèrent la situation. Ces deux formations, sitôt passée une concurrence tout à fait artificielle au moment de l'élection, s'entendent comme larrons en foire – en leur sein, il n'y a pas d'alternative politique à la situation actuelle.

Il n'est pas impossible que le traité de Lisbonne soit appliqué à compter du 1er janvier 2010. Pourriez-vous revenir pour nous sur les raisons de votre opposition à ce projet.

Nous avons une conception totalement différente de l'Europe. L'Union Européenne est boulimique de compétences. Elle légifère sur absolument tout à l'intérieur de l'Europe. Cet excès de réglementations ne se traduit pas par une protection des intérêts et de l'identité des peuples de l'Europe. Nous sommes soumis à des risques d'invasion de produits économiques à bas prix, à l'arrivée en masse de populations qui pèse sur nos systèmes de protection sociale. C'est un paradoxe extraordinaire. Nous sommes contre le traité de Lisbonne car c'est la constitution européenne. Nous ne demandons pas de détruire toute coopération européenne. Nous demandons de revenir clairement tout au plus à un système confédéral et au mieux à une organisation internationale qui organise la collaboration entre états européens de façon indépendante dans un certain nombre de points précis. Cette collaboration doit se traduire par des programmes précis, chiffrés et quantifiables sur lesquels les citoyens européens puissent mettre des bilans coûts-avantages. Nous sommes hostiles aux textes où les nations aliènent leur souveraineté et donc leur liberté à des bureaucraties que nos peuples ne connaissent pas.

J'estime par ailleurs que nous n'avons pas besoin de président de l'Union européenne. Le système actuel de présidence tournante est un hommage à la conception traditionnelle selon laquelle les Etats sont égaux. Elle est seulement un inconvénient si on considère que l'Union européenne doit avoir un programme de présidence extrêmement fourni. Si on concentre l'essentiel sur un petit nombre de programme précis de coopération, il n'y a pas besoin d'une présidence à plein temps. Tous les 6 mois c'est bien court – je ne serais pas choqué si on modifiait la périodicité de la présidence tournante à 8 ou 12 mois.

Quelle position avez-vous adoptée lors de l'élection de Monsieur Barroso?

Je me suis abstenu. Ce n'est pas contre sa personne mais contre le système délétère. Je suis indigné par le linchage de Barroso par ceux-là même qui soutenaient ses politiques. Si j'étais européeiste et favorable à l'évolution actuelle de l'Union Européenne, je serais en faveur de Barroso. C'est un homme cultivé, qui parle très bien français, un latin: j'ai toujours une sympathie pour mes adversaires, surtout lorsqu'ils sont vaincus ou qu'ils ont été lâchés par leur amis (rires).

Quelles seront vos priorités au sein du Parlement européen dans les premiers temps de la mandature?

Nous ne sommes pas les maîtres de l'ordre du jour. Mais si j'avais une priorité à formuler, ce serait celle là: dans la situation de crise actuelle, j'aimerais qu'on remette en cause les dogmes selon lesquels la libre circulation des personnes, des marchandises et des capitaux est forcément génératrice de bienfaits. Il est possible qu'une certaine libre circulation des marchandises soit profitable aux consommateurs, qu'une certaine liberté de circulation des personnes soit profitable au public... mais il se peut aussi que cette liberté de circulation, qui consiste à imposer ces personnes, marchandises, capitaux à des Nations qui n'en veulent pas forcément, cause des dommages considérables. Il faut une ligne de démarcation très claire entre les pays européens qui sont de cultures semblables, qui aspirent au même niveau de protection sociale et qui disposent d'un niveau de développement semblable. Il faut le faire sur la base de la préférence communautaire. Si nous ouvrons nos frontières à tous ces égards au monde entier, il n'est pas nécessaire de faire une association régionale.

Si Robert Schuman (), père de l'Europe et créateur de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l'acier) revenait aujourd'hui, il serait facile de lui dire que le résultat est qu'il n'y a plus ni charbon ni acier. A un moment, Il faut s'assoir sur le bord de la route et se demander si on ne s'est pas trompé de chemin. Il faut mettre en place une Europe enfin protectrice.

Nous remercions Monsieur Bruno Gollnisch d'avoir pris le temps de nous accorder cet entrevue.