Idomeni : Skype peut-il sérieusement sauver les réfugiés ?

Article publié le 6 mai 2016
Article publié le 6 mai 2016

Düüüdüdü. Düüüdüdü. Düüüdüdü. La sonnerie du téléphone sur Skype peut vraiment vous taper sur les nerfs si vous avez besoin de parler à quelqu'un et que personne ne répond. Imaginez seulement ce que c'est si vous êtes un refugié du camp d'Idomeni et que la personne que vous cherchez à joindre a le pouvoir de décider du statut de votre demande d'asile.

Idomeni. La localité grecque à la frontière macédonienne s'est fait en l'espace de quelques mois une bien triste réputation. De fortes pluies, une pénurie de denrées alimentaires et de logements viennent compliquer la vie déjà difficile de bien des réfugiés. Idomeni n'était à l'origine qu'un lieu de transit où les réfugiés ne passaient que quelques jours, mais la plupart finissent par y rester pendant des mois, et ne savent ni quand ni comment ils en partiront.

Les réfugiés ont trois options pour obtenir officiellement l'asile dans l'Union européenne. Ils peuvent présenter une demande d'asile, de regroupement familial, ou bien demander à être admis dans un autre pays européen. De l'acceptation ou du rejet de cette demande dépend l'avenir européen des réfugiés. Comment fait-on pour présenter une telle demande auprès du ministère grec de l'asile et de la migration ? Le réponse peut surprendre: par Skype

Faux contact

Skype donc. Une solution rapide et efficace pour s'occuper du nombre croissant de réfugiés à Idomeni, non ? On appelle un contact Skype, et ça y est, c'est réglé. Plutôt pratique, pas vrai ? Il est difficile de croire que l'appli est la seule façon de présenter une demande d'asile, et nous avons donc demandé à différentes personnes de confirmer cette information. Cela fait deux mois que Rania Ali, 20 ans, originaire de Raqqa (Syrie), vit à Idomeni. Elle nous explique que rien n'est si simple dans le camp de réfugiés : « Beaucoup de gens n'ont même pas accès à une connexion internet. Et de nombreux autres ne savent pas se servir de Skype, ou alors ils n'ont pas de smartphone. C'est très facile de tirer avantage de leur situation et de ne pas leur donner leur chance ». Quoi ? Tous les réfugiés n'ont pas pris le soin d'emporter leurs MacBooks et leurs d'écouteurs blancs dans leurs sacs à dos tendance Fjäll Räven afin d'être toujours parés pour des conversations sur Skype pendant leur voyage ? Et vraiment, tous les réfugiés ne sont pas des jeunes férus de technologie ? Incroyable !

Au-delà de ces attentes surréalistes, il y a un problème qui n'a rien à voir avec des considérations informatiques pratiques : personne ne décroche jamais. Une fois qu'on est enfin parvenu à se procurer un ordinateur pour passer l'appel pendant les temps d'ouverture très restreints - trois heures par semaine pour les appels en anglais, en arabe et en farsi, moins encore pour d'autres langues - on atterrit dans la file d'attente. Düüüdüdü. Düüüdüdü. Düüüdüdü... 

 Cela fait maintenant plus de vingt jours que Rania essaye d'appeler, sans succès : « C'est vraiment frustrant. On espère toujours que quelqu'un va décrocher, mais ce n'est encore jamais arrivé. Et je ne suis pas la seule dans cette situation ». 

Cette longue attente est désespérante pour ces réfugiés qui n'espèrent qu'une chose: obtenir l'asile au plus vite. D'autant plus qu'il n'y a aucun interlocuteur ou représentant du ministère sur place. Vraiment personne. « C'est déprimant de voir que personne ne décroche jamais », nous explique Rania, qui craint que cette situation ne pousse les gens à se tourner vers des recours illégaux et des passeurs. « On sent qu'il y a derrière tout cela un message : "Si vous voulez venir en Europe, venez donc ! Mais pas par des moyens légaux, faites appel à des passeurs". C'est tres dangereux. Personne ne veut faire cette expérience. Mais si le système ne change pas, beaucoup de réfugiés vont finir par prendre ce risque. »

Une pétition pour du personnel compétent

Rania, quant à elle, a préféré lancer une pétition en ligne avec l'aide d'Andrew, un bénévole à Idomeni, pour rassembler des voix contre cette méthode de demande d'asile.  

« Ça faisait un moment que l'idée me trottait dans la tête, mais il fallait que l'initiative émane des refugiés », nous explique Andrew. Pour lui, le moment décisif a été le jour où il a vu un groupe de réfugiés essayer de passer en force en Macédoine. « J'ai trouvé ça terrible qu'ils n'aient pas d'autre recours pour quitter Idomeni. » Leur pétition, sur change.org, demande que les réfugiés puissent enfin avoir des interlocuteurs sur place pour discuter de leur demande d'asile. Andrew doute néanmoins que le gouvernement grec tiendra compte de cette requête : « Je pense qu'ils vont simplement refuser, ou bien ne mettre en place ce service que dans les camps vers lesquels ils veulent canaliser les réfugiés ».

Il est si difficile de joindre des responsables que l'on pourrait presque considérer cet unique recours à Skype comme une violation du droit d'asile. Ce refus de leur donner accès à des modes de communication efficaces est, au bas mot, une preuve de l'indifférence totale des autorités envers le sort des réfugiés. Cette procédure est d'autant plus injuste qu'elle ignore complètement ceux qui sont réduits à attendre, en vain, au bout du fil. Düüüdüdü. Düüüdüdü. Düüüdüdü...  quand quelqu'un va-t-il finir par décrocher? Les déclarations officielles à ce sujet se font encore attendre...

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Soutenez la pétition sur change.org pour que les réfugiés puissent être accompagnés dans leur demande d'asile par du personnel compétent sur place.