Ici, ils n'ont pas attendu Schengen

Article publié le 10 septembre 2008
Article publié le 10 septembre 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Terespol, à l’est de la Pologne, sur la rivière Bug. Un jeune journaliste marche sur le fil, là où l’espace Schengen prend fin sur les terres biélorusses. Dans une Pologne « B » soit disant sous-développée, où la contrebande, elle, prospère.

Il est 2 heures du matin. Le train de Brzesc passe sur le pont qui enjambe le Bug. J'avance la tête par la fenêtre ouverte du premier wagon. Le conducteur du train s'est arrangé avec les Polonais. En Biélorussie, il a acheté des cartouches de cigarettes qu'il jette maintenant précipitamment par la fenêtre du train. La marchandise atterrit dans les broussailles. Il ne se passe pas une minute avant que cinq garçons ne surgissent de la forêt. Ils saisissent les paquets et prennent leurs jambes à leur cou. Cette nuit, le « parachutage » a été réussi. Les contrebandiers polonais ont gagné leur pain et le mythe de l'imperméabilité de la frontière orientale de l'Union européenne s'est encore évanoui dans les broussailles en même temps que la marchandise suspecte. Par chance, l'époque de la « Pologne B », la face sous-développée du pays, est révolue. 

Je me tiens sur un trottoir courbe à Terespol. A quelques kilomètres à l'Est, la Biélorussie. Au fond, les bâtiments gris de la ville, une nouvelle plaque gravée du drapeau polonais et des étoiles de l'Union européenne se différencie du reste. Seul le sifflement du train partant de Brzesc et les aboiements d'un cabot abandonné troublent le silence de ce samedi matin. Je me demande en moi-même : comment est la vie ici ? Après quelques pas, de vieilles dames portant de grands sacs apparaissent sur la route. « De la vodka ? Des cigarettes pour monsieur ? », demandent-elles. A chaque instant, elles se retournent pour voir si une patrouille de police n'approche pas. Contrariées que je ne fume pas et bois peu, elles me vendent un demi-litre à l'étiquette pleine de signes russes incompréhensibles. Elles n'ont pas gagné grand chose. « Bienvenue dans l'Union européenne », me dis-je en moi même.

Dur de corrompre les douaniers

« Ici, les gens font faillite du jour au lendemain ! A peine dix personnes ont dormi dans mon hôtel ces trois derniers mois, alors qu'avant on manquait de lits libres », me dit David, le propriétaire aigri de l'hôtel de Terespol. Après l'entrée de la Pologne dans la zone Schengen, le trafic à la frontière avec la Biélorussie a diminué de plus de la moitié, selon les statistiques des autorités douanières. La vie de la ville, autrefois active, ralentie. Seule la contrebande de vodka, cigarettes et essence perdure.

« C'est comme avant, seuls les prix ont augmenté et il est plus difficile d'acheter les douaniers », affirment les contrebandiers. « C'est n'importe quoi ! », souligne le vice-commissaire Cezar Grochowski, porte-parole du commandement de la police municipale à Bialy Podlasce. « Mes collègues de la police, avec les douaniers, ont pour objectif de se débarrasser une fois pour toute des contrebandiers, affirme-t-il. Il y a quelques années, on arrêtait encore ici quasiment chaque jour une voiture pleine à craquer de produits contrefaits. Aujourd'hui, nous sommes surpris quand cela arrive une fois par mois ! »

« C'est comme cela ici. Il faut s'y habituer »

La contrebande constitue seulement une partie des revenus. A la frontière, on gagne aussi grâce à la prostitution de femmes biélorusses et même grâce au commerce illégal du caviar. Quand il y avait encore du trafic à la frontière, on formait des files à l'entrée de Terespol. Si l'on arrivait en dernier, on pouvait attendre là-bas 15 heures. A cette époque, il suffisait de donner de l'argent à la personne responsable par la fenêtre et voilà ! – premier dans la file. 

« L'année dernière, un garçon s'est révolté. Ils ont versé de l'essence sur sa voiture et y ont mis le feu en plein jour », se rappelle Lukasz. Je l’interroge : « Et la police ? Que fait-elle ? » Un sourire se forme sur son visage : « Ils ont pendu un ami de mon frère dans sa propre maison. Il allait au « parachutage » et il a ramassé de la marchandise qui ne lui était pas destinée. Il y a deux mois, les flics en ont égorgé un autre. Il y a des ragots selon lesquels ils s’amusent avec des « poules » russes », énumère Lukasz comme s'il parlait de la météo. 

Ce sera une perte énorme pour ici

Les « années maigres » à l'Est ont commencé longtemps avant l'entrée de la Pologne dans la zone Schengen, depuis que les Russes ont imposé un embargo sur la viande polonaise. Jusqu'au 21 décembre 2007, le commerce avec la Biélorussie a encore prospéré. Aujourd'hui, les vieilles structures cessent de compter, et les nouvelles possibilités pointent seulement à l'horizon. Il n'est pas étrange que les habitants tiennent le coup grâce aux arrangements passés.

« Un ami a été l'un des plus grands entrepreneurs. Il avait une usine de viande, quelques camions, et engageait plus de cent personnes, raconte David. Il a fait faillite ces derniers mois. » Nombreux sont ceux comme lui qui vivent ici. Pour nous, Schengen est comme un « clou dans un cercueil ». Et tout cela car le visa Schengen coûte jusqu'à 60 euros aux Biélorusses, c'est-à-dire un tiers de leur salaire mensuel. « Quand les visas des Russes prendront fin, oh là ! La moitié des magasins de la ville fermera. Ce sera une perte énorme ! », dit Pawel, un habitant de Terespol.

A l'Est coule la rivière de l'argent

Des gens comme lui se sont déjà habitués aux étiquettes des habitants de la « Pologne B ». Ils ne croient pas aux promesses des hommes politiques, aussi bien locaux, que de Bruxelles. Pendant ce temps, des fonds européens sont déjà versés à leurs régions. Jusqu'à la fin de 2015, la Pologne dispose de 67 milliards d'euros provenant des fonds structurels qui lui ont été attribués. Le gouvernement a réparti l'argent entre chaque « voivodie » (région). Cependant, une telle opération ne peut être réalisée du jour au lendemain. Il faut avoir de la patience, ce que tous ne peuvent pas se permettre.

Dans quelques années, les gens devront changer d'habitudes. Les marchandises cesseront de tomber des buissons, les garçons de Terespol entameront des études, et les plus vieux commenceront à travailler honnêtement. Les fonds communautaires attirent vers la Pologne orientale des projets d'investissement, et avec eux des emplois. « Tu te sens citoyen européen ? », je demande avec espoir à Pawel. « Non. Ils vivent là-bas et ne savent pas ce qui se passe ici. C'est le moyen-âge », me dit-il en guise d'au revoir.

La version longue, en langue originale polonaise, de cet article a remporté le prix du jeune journalisme européen 2008.

(Texte traduit du polonais par Sophie Wozniak)