"Ich habe kalt!": Le Tyrol du Sud, perdu entre deux langues

Article publié le 29 janvier 2017
Article publié le 29 janvier 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le Tyrol du Sud se trouve en Italie, sa population est germanophone et italophone, mais la région n'a pas de système scolaire bilingue. Stefan K., étudiant en physique âgé de 21 ans et originaire de Brixen, le chef-lieu de la Vallée de l'Isarco en Italie, nous raconte ses expériences entre plurilinguisime et "apartheid linguistique" à cette frontière entre l'Allemagne et le Belpaese.

Cafébabel : Brixen se trouve…

Stefan K. : … entre deux cultures bien différentes qui se rencontrent et se complètent dans le Tyrol du Sud, car cette région n'est complète qu'avec sa culture allemande ET sa culture italienne, même si beaucoup de Tyroliens du Sud contestent cette dernière. Je suis né et j'ai grandi à Brixen, j'ai fréquenté là-bas pendant 13 ans trois écoles germanophones, et ça fait 11 ans que j'apprends l'italien comme deuxième langue.

Cafébabel : Te considères-tu comme bilingue ?

Stefan K. : Au Tyrol du Sud, la cohabitation entre deux cultures ne veut pas forcément dire que les Tyroliens du Sud soient bilingues. Pour moi, le problème majeur est l'apartheid linguistique qui existe encore de manière générale ici. Après l'école, j'ai commencé par vouloir étudier la physique à Padoue, mais après quelques séjours et un test passé là-bas, j'ai réalisé que mon italien était resté très scolaire, faute de pratique. C'est pourquoi j'ai vite décidé de partir étudier en Allemagne. En ce moment, je suis un "étudiant Erasmus italien germanophone à Pise mais venu d'Allemagne". Il est important d'avoir des écoles bilingues pour la jeune génération au Tyrol du Sud. Mais on constate peu de progrès à ce niveau-là.

Cafébabel : "Plurilinguisme 2016 – 2020" est un paquet de mesures prises par le Ministère allemand de l'Éducation de la province autonome de Bozen en faveur du plurilinguisme. Ce paquet propose, entre autres, d'accompagner les professeurs d'italien langue seconde langue afin d'améliorer la didactique. D'après ta propre expérience, est-ce une mesure nécessaire ?

Stefan K. : Je dois avouer que je n'avais jamais entendu de ce projet auparavant. Mais pour citer mon tuteur en mathématiques : "Cette démarche est nécessaire mais pas suffisante !"

Cafébabel : Pourquoi ?

Stefan K. : J'ai déjà vu quelques projets ou modèles d'écoles bilingues qui ont tous échoué face à la bureaucratie parce qu'il ne peut pas y avoir d'écoles bilingues dans le Tyrol du Sud pour le moment (il n'existe que quelques "projets-pilotes" comme le Sachsprachunterricht). Selon moi, c'est mieux que rien mais on ne voit les choses qu'à très long terme (si tout du moins on les envisage vraiment).

Cafébabel : Comment décrirais-tu ta propre biographie linguistique ?

Stefan K. : Personnellement, je préfère parler mon dialecte sud-tyrolien, c'est-à-dire un dialecte germanique aux influences italiennes, car c'est ma langue maternelle et qu'il me vient tout simplement de manière plus naturelle et plus spontanée que l'allemand standard ou l'italien. L'italien est pour moi une vraie langue étrangère, ce que je regrette car j'aurais aimé fréquenter une école bilingue. En ce qui concerne l'allemand, je dois dire que je le ressens plutôt comme une langue seconde parce que je le comprends et que je le parle presque parfaitement même si ce n'est pas ma langue maternelle.

Cafébabel : En quelle langue exprimes-tu le mieux tes sentiments ? Pourquoi ?

Stefan K. : Quand il s'agit de sentiments, je dois ravaler l'orgueil de mon dialecte et admettre que je les exprime soit en allemand, soit en italien. Quand j'exprime mes sentiments en allemand, c'est surtout pour faire une description précise et euphémique, tandis que ce sera en italien une présentation plus harmonieuse, mais en demi teinte.

Cafébabel : L'allemand du Tyrol du Sud est réputé pour ses interférences typiques avec l'italien...

Stefan K. : J'ai eu du mal à faire en sorte qu'aucun italianisme ne m'échappe en Allemagne. Mais je continue encore à jurer en italien comme le font beaucoup de Sud-Tyroliens. Je dis "Ich habe kalt!" au lieu de "Mir ist kalt!", ce qui se rapproche plutôt de l'italien "Ho freddo!" (L'italien utilise la même structure qu'en français - avoir froid - tandis que l'allemand fait appel à une tournure différente que l'on pourrait traduire par "Il fait froid pour moi.", ndt).

Cafébabel : La rencontre des cultures se fait aussi dans les marmites. ça donne quoi, la cuisine sud-tyrolienne ?

Stefan K. : les Knödel (boulettes de pommes de terre), les Tirteln (pâtisseries frites fourrées, sucrées ou salées), les Strauben (sorte de beignets en forme de spirales) et les Kniakiachln (beignets) sont des plats ou pâtisseries typiques du Tyrol du Sud. L'Apfelstrudel (fine pâte feuilletée fourrée de dés de pommes) et le Kaiserschmarrn (crêpes épaisses) sont des pâtisseries frontalières typiques elles aussi, mais ce ne sont que quelques unes des spécialités régionales. Du côté italien du Tyrol du Sud, on mange surtout de la polenta et des pâtes. On peut aussi y trouver une pizza sortie du four à feu de bois, à boire évidemment avec un vin sud-tyrolien. En ce qui concerne la gastronomie du Tyrol du Sud, il y a aussi bien de la bonne cuisine traditionnelle que des recettes méditerranéennes légères.

Cafébabel : Et l'amour pour l'espresso?

Stefan K. : Au Tyrol du Sud, on aime bien boire un bon caffè macchiato.

Cafébabel : Merci pour cette interview.