Humour à la télévision : le CSA se crispe 

Article publié le 22 juin 2017
Publié par la communauté
Article publié le 22 juin 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’affaire Hanouna est révélatrice d'une tendance du CSA à vouloir tout contrôler, au risque d'étouffer la liberté d'expression, y compris sur internet. 

Jusqu’où peut aller l’humour à la télévision, à la radio et sur internet ? La question divise. On connaît la réponse célèbre de Pierre Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». Mais à l’époque où les chaînes de télé diffusaient les sketchs de Desproges, Coluche ou des Inconnus, dans les années 1980, le CSA n’existait pas. Aujourd’hui, il n’est pas rare qu’un humoriste se fasse rappelé à l’ordre par l’autorité indépendante. Et ses interventions répétées sont loin de susciter l’adhésion générale du public. On peut d’ailleurs penser que le sketch de Desproges sur les Juifs aurait fortement déplu aux « sages » du CSA, qui l’auraient immédiatement sanctionné. Nicolas Canteloup, qui tient chaque matin une chronique humoristique sur Europa 1 (la « Revue de presque »), a déjà subi les foudres du CSA en 2014. En cause ? Un sketch qui faisait référence au génocide du rwanda. Le CSA était « intervenu fermement » auprès de la station de radio, estimant que les propos de l’humoriste étaient d’une « désinvolture outrancière ». Une séquence qui « pouvait être perçue comme une complaisance à l’égard d’un génocide ». Rien que cela... On ne sache pas que Nicolas Canteloup ait tenu des propos « outrancier » jusqu’à maintenant, maniant, au contraire, avec talent la caricature, sans aucune intention de blesser le public.

Mais aujourd’hui, le CSA ne se contente plus d’avertir, il sanctionne. Et même lourdement. La chaîne C8 vient d’en faire les frais au début du mois de juin. L'autorité française de régulation de l'audiovisuel a décidé de priver la chaîne de publicité pendant l’émission Touche Pas à Mon Poste (TPMP), mais aussi un quart d’heure avant et un quart d’heure après. Le coupable ? Cyril Hanouna, qui aurait porté atteinte « à la dignité de la personne humaine » et « à l’image de la femme » suite à la diffusion de deux séquences se voulant humoristiques, mais en réalité au goût douteux. La première, qui remonte au 3 novembre 2016, faisait croire à un des chroniqueurs qu’il devait couvrir un meurtre ; la seconde, diffusée le 7 décembre dernier, montrait l’animateur guidant la main d’une autre chroniqueuse vers son sexe lors d’un jeu collectif dans les coulisses.

C8 dénonce un « acharnement »

Si les deux « victimes » ont estimé qu’il s’agissait là de blagues « potaches », ce n'est pas l’avis d’Olivier Schrameck, président du CSA. On rappelera quand même qu’un rapporteur indépendant avait été nommé par le CSA. Ce dernier, qui n'avait pas préconisé de sanction pour le premier sketch, avait demandé 50 000 euros d’amende pour la seconde séquence. En ciblant la publicité, le CSA provoque un manque à gagner bien plus important pour la chaîne C8 ; celui-ci pourrait s’élever jusqu’à 6 millions d’euros, soit la sanction la plus dure en la matière depuis 25 ans. Autant dire que la sanction financière infligée à la chaîne est d’une sévérité sans précédent. En 1992, TF1 avait ainsi dû s’acquitter d’une amende de 30 millions de francs (5,7 millions d’euros) pour non-respect des quotas de diffusion d’œuvres en français.

Dès le lendemain de la décision, la chaîne du groupe Canal Plus a annoncé qu’elle prendrait « toutes les mesures juridiques appropriées ». Elle dénonce le « caractère disproportionné et discriminatoire » de la décision, le « traitement inéquitable » dont est victime TPMP et « l’acharnement subi par la chaîne ». Un épisode qui remet au goût du jour les accusations de censure émises à l’encontre de l’institution publique ces dernières années.

Le CSA outrepasse-t-il ses droits ?

Le CSA manque-t-il d’humour ? La question n’est peut être pas là, car dans d’autres domaines les sanctions sont aussi jugées excessives.

En 2014, par exemple, une association de jeunes adultes atteints de trisomie 21 avait protesté contre l’interdiction de diffusion d’un spot publicitaire montrant plusieurs jeunes témoigner de leur bonheur d’être en vie, malgré leur handicap. De même en 2015, 14 directions de radios et de télévisions avaient écrit une lettre ouverte au CSA pour exprimer leur inquiétude suite aux 36 mises en demeure et avertissements prononcés contre les principaux médias français pour leur traitement des attaques terroristes de Charlie Hebdo. Selon eux, l’autorité outrepasserait ses droits, au point de menacer les libertés de la presse et d’expression. En voulant verrouiller l’audiovisuel, le CSA aurait fait du web une échappatoire à la pensée unique, estime Guillaume Champeau. Selon l’ex-rédacteur et fondateur du site internet Numerama.fr, très au fait de l’actualité numérique, le CSA tente aujourd’hui de contrôler la toile « au lieu d’encourager le débat et de prendre le risque démocratique que la ligne rouge soit parfois franchie ». 

En 2013, le CSA a effectivement émis l’idée de signer avec YouTube et Dailymotion des « conventions de services culturels numériques » visant à contrôler par un filtrage les vidéos privées publiées sur ces plateformes, comme il le fait pour la télévision. Une mission censée revenir à la haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet (Hadopi), sur laquelle les Sages de l’audiovisuels lorgnent depuis plusieurs années. L’État français est-il prêt à laisser le CSA aller jusqu’à sanctionner l’humour des internautes ? Une perspective loin de réjouir Dominique Wolton, sociologue des médias, qui n’est « pas pour une extension du contrôle du CSA, mais davantage pour une simplification des normes en vigueur ».