Homophobie à Athènes : de l'art et du cochon

Article publié le 29 avril 2013
Article publié le 29 avril 2013
Au-dessus d’une petite foule, de la fumée de cigarette s’élève vers le ciel tandis qu’une lumière crue et fluorescente jaillit de l’ouverture d’une imposante porte et se répand sur la rue pavée de Metaxourgio, un quartier d’Athènes un peu sordide. Aucune enseigne n’en signale la présence, mais il s’agit d’une des galeries d’Athènes les plus respectées : The Breeder.
En cette nuit du 30 mars, elle accueille une foule de près de 100 artistes, amateurs d’art et militants pour les droits des homosexuels qui se sont réunis à l'occasion de la cinquième vente aux enchères annuelle des artistes et de la gay pride d'Athènes. 

Après avoir débuté les enchères à 200 € par œuvre d’art, la directrice de la Breeder Gallery, Nadia Gerazouni et le copropriétaire Stathis Panagoulis incitent la bavarde assemblée à surenchérir, en rappelant que la quasi totalité du financement des festivités de l' Athens Pride  - qui aura lieu le 8 juin- provient de cette vente aux enchères. Tap Tap ! Muni d’une balle de golf rose électrique, Stathis donne un petit coup sur l'estrade blanche, pour signaler que l’enchérisseur n° 19 repartira avec la dernière des 28 pièces. Les invités font la queue à l’étage pour prendre un dernier verre de vin blanc, tandis que de la fumée s’élève de la rue, là où certains des artistes font frire des koftas grecques traditionnelles sur un grill. Des motos démarrent et des participants se dirigent vers les rues encombrées d’un samedi soir à Athènes.

Breeder Gallery

Une façade

Si les historiens conviennent du fait que l’homosexualité était largement acceptée dans la Grèce antique, la version moderne de ce pays n’est pas tout à fait aussi magnanime. « Il y a cette espèce d’apparence de tolérance qui est suffisante pour que l’on puisse dire ‘Oh mais les homosexuels n’ont aucun problème. Vous avez vos bars. Vous pouvez faire vos folles à la télé et être tournés en ridicule, comme le cliché du styliste efféminé’ », explique Andrea Gilbert, directrice générale de l' Athens Pride, qui est également l’organisatrice de cette vente aux enchères visant à récolter des fonds. « Pour ce qui est du respect véritable, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir en termes de reconnaissance et de protections garanties par l’État. »

La Grèce fait partie des pays de l’Union européenne les moins bien classés en matière de droits de l’homme accordés aux personnes appartenant aux communautés lesbiennes, gays, bisexuelles et trans, selon l’indice arc-en-ciel pour l’Europe publié en mai 2012 par l’ILGA. Seules la Lettonie, Chypre et Malte se classent derrière la Grèce. C’est le seul pays du classement où il existe un âge de consentement spécifique pour les relations sexuelles entre hommes gays, c’est-à-dire 17 ans. C’est deux ans de plus que l’âge de consentement général en Grèce.

« En Grèce les policiers ne savent pas exactement quoi faire en cas de crime homophobe. »

Selon Penelope Kaouni, la directrice générale de l’association athénienne LGBT Colour Youth, la plupart des gays et des lesbiennes grecs hésitent avant de déclarer trop ouvertement leur sexualité. « Nous avons un climat général dans lequel le fait d’être gay ne pose pas de problème, tant que vous ne l’affichez pas », dit Pénélope. « Tant que vous n’avez pas une attitude provocante, comme enlacer ou, pire, embrasser votre partenaire en public, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. » En août et en septembre 2012, des militants de Colour Youth ont été victimes de trois incidents homophobes distincts, durant lesquels ils ont été tabassés pour la simple raison qu’ils étaient homosexuels. Penelope en attribue la responsabilité à une progression générale du conservatisme, encouragée par la montée du parti grec nationaliste Aube dorée. « On ne connaît pas exactement le nombre [d’attaques] car dans de nombreux cas elles n’ont pas été signalées », déclare Penelope. « Si vous n’avez pas fait votre coming-out, le fait de signaler un crime homophobe signifie au fond que vous allez le faire. Et puis, soyons réalistes, en Grèce les policiers ne savent pas exactement quoi faire en cas de crime homophobe. »

S’approprier Athènes

Dominant la vente aux enchères à l'intérieur de la spacieuse Breeder Gallery, une énorme affiche représentant un couple de lesbiennes déclare « Athènes nous appartient ». Andrea, l’organisatrice de l'Athens Pride, admet espérer que l’affiche fera réagir, étant donné l’homophobie du parti Aube dorée. « Ce slogan a pour objet la réappropriation de la ville, en raison de toute cette violence. Que ce soit dans la vie réelle ou dans le cyberespace, tout n’était qu’intimidation ou terrorisme de la part de l’extrême droite. La plupart prend forme dans le cyberespace, mais cela suffit à tenir les gens à l’écart car il s’agit d’une population qui est encore très cachée et craintive. » La vente aux enchères d’œuvres d’art a permis de couvrir environ 80 % du coût des évènements de l’Athens Pride depuis que la Breeder Gallery en a initialement suggéré l’idée à Andrea en 2009. En 2011, l’évènement a atteint un point culminant lorsque la célèbre actrice grecque Themis Bazaka avait entraîné avec elle des drag queens dans la foule, dont les généreuses enchères avaient couvert 99 % des coûts de la marche cette année-là.

Andrea Gilbert (centre), directeur général de l'Athens Pride commence la vente aux enchères des artistes pour l'Athens Pride.

Cette année, l’artiste Angelo Plessas a fait don d’œuvres d’art à la vente aux enchères, car c’est pour lui la meilleure façon de soutenir la cause des droits des homosexuels en Grèce. Dans la société grecque basée sur la famille, de nombreux jeunes gens continuent de vivre chez leurs parents bien après leurs trente ans, et pas seulement depuis la crise économique. Selon Angelo, essayer de préserver le secret d’une double vie peut causer aux jeunes gays et lesbiennes de graves troubles psychologiques. « La marche Athens Pride doit avoir lieu tous les ans pour faire prendre conscience aux gens qu’ils doivent être fiers de ce qu’ils sont », dit Angelo.

Assis sur un canapé gris argenté dans un appartement à la décoration éclectique surplombant la mer Égée, Angelo se confie : si la Grèce est un pays qui est de manière générale homophobe, lui et son partenaire qui l’accompagne depuis 14 ans n’ont presque jamais été confrontés à des réactions homophobes à Athènes. « La société grecque, c’est-à-dire le peuple, est bien plus ouverte aux homosexuels que les politiciens », déclare Angelo. « On a toujours une rhétorique et des promesses mais [les politiciens] ne font jamais rien. » Après avoir vécu 13 ans à Amsterdam en tant qu’expatrié grec, l’artiste Antonis Pittas déclare qu’il ne ferait pas don d’œuvres d’art pour soutenir les évènements de la marche des fiertés aux Pays-Bas. « Amsterdam peut compter sur la marque Heineken pour le financement, et là-bas la Marche des Fiertés se réduit à du marketing. Ce défilé n’y est pas perçu comme une révolution, mais plutôt comme une fête », explique Antonis. « Dans les Balkans, c’est bien plus que ça. Ils se battent pour obtenir plus de droits. Ici, cela a un sens. »

Une immense statue préside la place de Klafthmonos d'Athènes. De nombreux partisans LGBT s'y rendront le 8 juin 2013, à l'occasion de la 9ième édition de l'Athens Pride.

Une semaine après la vente aux enchères, une trentaine de jeunes athéniens font passer des cookies et des boissons lors d’une réunion de Colour Youth qui se tient sous les immenses palmiers des jardins nationaux. Des pancartes sur lesquelles on peut lire des insultes homophobes destinées à une campagne vidéo de sensibilisation sont abandonnées sur la pelouse, tandis que Kimon, un membre aux cheveux longs, guide le groupe à travers une série de jeux très sportifs. Il est clair qu’ils ont tous créé des liens étroits. Un des buts de Colour Youth est de fournir un espace sûr où les jeunes gays et lesbiennes peuvent trouver un appui lorsqu’ils font leur coming-out. Ils préparent également une série d’activités pour l’Athens Pride, dont des olympiades LGBT et des chorégraphies pour pouvoir divertir les gens toute la journée. « Dans une société où les membres des communautés LGBT sont invisibles, c’est génial d’avoir cette journée où ils sont mis en avant et durant laquelle les gens peuvent se rendre compte que nous ne sommes pas si différents », déclare Penelope. « Ma première marche a vraiment été encourageante. J’ai éprouvé un fort sentiment d’appartenance, et c’est exactement ce qui se passe pour beaucoup de personnes. »

Photos : Une  © page facebook officielle de Φεστιβάλ Υπερηφάνειας Αθήνας ; Texte © Austin Fast pour 'EUtopia on the ground par cafebabel.com', Athènes, Avril 2013