Homo erasmus

Article publié le 5 septembre 2013
Article publié le 5 septembre 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Bologne, l'une des nouvelles réserves protégées où folâtre joyeusement Homo erasmus …

Une immersion dans la Pire des Europes possible, ne cherchant qu'à exploiter le potentiel comique sous-estimé d'une époque en plein naufrage.

Extraits :

« En mil neuf cent quatre-vingt-sept, l’idée des technocrates de l’Union était somme toute assez simple : faciliter l’exil des étudiants européens vers les diverses universités dressées sur ses terres, pour ainsi accoucher de cette bien nommée première génération Erasmus, européophile, pacifiste et polyglotte, une génération à l’évidence vigoureusement optimiste et divinement équilibrée. Une trinité affriolante de promesses fut assurée à la jeunesse-qui-gigote : le voyage, la fête et le savoir. La quintessence de l’apothéose européenne enfin incarnée. Pourtant, année après année, la réalisation effective de ce dessein bienveillant s’adapte un peu plus à la décrépitude de l’époque. Les doctes technocrates se sont transformés en voyagistes accrédités pour jeunes touristes du Vieux Continent ; la migration convulsive de ces derniers est devenue prétexte à la plus basse insignifiance. Peu importe ce qu’étudient les étudiants Erasmus, peu importe non plus d’où ils viennent. Là n’est pas la question. Ils sont Erasmus avant d’être étudiants, d’ailleurs ils n’étudient jamais. Pas de temps à perdre, ils doivent déployer leur essence erasmusienne, faire croître cette nouvelle peau, se soumettre à son impératif festif et vite en profiter : il leur faudra muer en Homo erasmus.

L’estampille fonctionne comme une formule magique sur les consciences flasques : quoi qu’on en fasse effectivement, elle suggère toujours l’extase du bien, l’exaltation de la réussite, la frénésie du positif. L’expérience Erasmus sera toujours décrite comme bénéfique, utile, fructueuse, voire salvatrice. Et elle empeste aussi avec dédain le contentement de soi-même. En cette année deux mil douze, la joyeuse génération d’ectoplasmes européens célèbre dignement ses vingt-cinq ans d’existence bureaucratique. Vingt-cinq ans ? Philosophiquement parlant, les anniversaires sont des pets de lapins.

Homo erasmus n’est personne en particulier. Et, pourtant, tous les erasmusiens se conformeront paisiblement à son image rassurante. Ils voulaient lâcher la proie pour lui préférer l’ombre ; mais que faire lorsque c’est l’ombre elle-même qui s’évapore ? Homo erasmus est une nébulosité amorphe, un mannequin conceptuel insipide prenant vie dans un parfum de mort. Et sa bêtise est un abîme obsédant.

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Homo erasmus redoute l’isolement, hait la solitude, exècre les silences. Pour affronter sa pénible condition d’exilé, il évitera soigneusement et sans trop de mal l’autochtone, potentiellement hostile, pour lui préférer la compagnie d’autres expatriés comme lui et se dissoudre ainsi dans la masse mondialisée. Pour ce faire, il pourra sans délai compter sur l’Erasmus Student Network locale, l’usine à fêtes officielle et soutenue financièrement par la Commission européenne. Ce tour-opérateur pour étudiants en exode sera chargé de « faciliter leur intégration dans le pays d’accueil ». Curieusement, le moyen retenu pour favoriser cette intégration locale consiste bien souvent en une agglomération en paquets de tous ces apatrides en perte de repères. Mais son objectif primordial est, précise-t-elle pour plus de transparence festive, de « promouvoir les échanges », sans néanmoins préciser la nature de ceux-ci, le plus important étant bien sûr d’échanger – même du vide, même dans le vide. Jamais à court d’idées, les fidèles de cette secte internationale des fêtards en exil doivent désormais se saluer en utilisant le velouté petit mot « Pallomeri », terme finnois signifiant « piscine à boules ». À priori, leurs encéphales cotonneux s’y sont d’ores et déjà noyés. 

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Géographiquement parlant, le savoir empirique d’Homo erasmus se résume donc souvent au seul quartier universitaire, pareillement identique à celui de sa patrie d’origine : ses vendeurs de kebabs peu ragoûtants, ses innombrables bars à cocktails, ses discothèques moroses et ses pubs irlandais internationaux suffiront à le maintenir en vie – le terme est peut-être discutable – pendant plusieurs mois. De plus, étant constamment branché sur les nouveaux réseaux de la modernité numérique, ces lieux bénis de l’auto-fichage, communiquer avec l’autre n’exige de sa part plus aucun effort, ne nécessite plus aucun déplacement. Les contacts physiques se réduiront donc au strict minimum, de même que la dimension intelligible de toute rencontre et de toute discussion. Il va de soi que cette immobilité spatiale ne se trouvera que renforcée en cas de fortes chutes de neiges ou de températures rafraîchies. Si d’aventure Homo erasmus osait néanmoins se risquer hors de sa réserve naturelle protégée, ce ne sera que pour changer de niveau sur l’échelle de l’immobilité : les mêmes restaurants rapides rebutants, les mêmes vendeurs de mobilier en kit, les mêmes magasins de vêtements fadasses pullulent dans toutes les villes d’Europe, à l’instar de ces chapeaux verdâtres durant la déprimante beuverie de la Saint-Patrick. À présent que triomphe la monoculture universelle, aucun risque de dépaysement trop brutal, aucune sensation d’éloignement trop âpre et c’est tant mieux, car ainsi, de Berlin à Bologne, de Dublin à Dijon, on se sent partout comme chez soi. Autant dire nulle part, pour les rares bipèdes encore inadaptés. Un vrai destin d’éternel bohémien, une vie d’authentique vagabond. N’est-ce pas après tout ce que Homo erasmus escomptait de son exode ?

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Chaque nuit, le long de la rue de l’université et sur les hectares alentours, de bruyants tas se forment, éructant un anglais incertain. Roi consacré de la fiesta, Homo erasmus connaît parfaitement le processus, rodé depuis longtemps, puisque c’est le même qui règne en maître dans toute l’Europe et sa nouvelle République des fêtes. Un seul mot d’ordre : l’accumulation. Toujours plus de mousse, plus de culs, plus de fun, plus d’hectolitres, plus de nationalités, plus de partage, plus de watts, plus de décibels, plus de Djs, plus de cons sensuels, plus de dancefloors, plus de shooters émétiques, plus de strings, plus de photos. Plus de mélange. Saint de la cuite aliéné au sourire de la meute internationale, grotesque maquilleur du néant, Homo erasmus dégueule sans vergogne son absence d’imaginaire, vomit sans pudeur ses litres de vide et se vautre en positivant dans l’obscène indigence de sa pensée. Ses joies ne sont que boulimie ; ses jubilations étroitement codifiées. Même lorsqu’il joue la fantaisie, même lorsqu’il singe l’obscène ou le cynisme, Homo erasmus s’aligne sur le commun, multiplie le même et s’adapte à la misère en cours. Il ne devient que le « boeuf gras » du carnaval planétaire permanent. Très loin de lui se trouve désormais la rimbaldienne académie d’Absomphe. Les bacchanales modernes n’invitent jamais à l’imagination, ne sont plus moteurs pour l’art et n’inspirent aucunement la création : Il ne faut plus – mais l’ont-ils déjà fait ? – se prendre la tête !, beuglent les adhérents disciplinés de la kermesse mondiale dans le langage universel de l’abrutissement collectif. Honte au silence ; gloire à la surenchère.Homo erasmus décuvera-t-il un jour de ses excès de vacuité ? Rien n’est moins certain. La fête, pour lui, c’est en définitive l’occasion idéale pour ne plus jamais penser. Si ce n’est à la prochaine, celle qui lui fera toujours oublier la précédente. 

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Homo erasmus n’existe pas. Il fait des projets. Des projets d’études, de rencontres et de bitures ; des projets professionnels, amoureux et culturels ; des projets d’enfants, de vacances et de retraite. Un projet de vie. Une vie qui ne devra surtout pas lui échapper ; la seule pensée qu’elle puisse échouer lui soulève le coeur. Consciencieusement, il veut la prévoir, l’organiser, la manager pour mieux la réussir et lui inventer des lendemains qui chantent, des lendemains qui dansent, bougent et festoient gaiement. Avec minutie, il la dépouille de toute négativité. L’essentiel de son temps, il le passe ainsi à l’éclaircir, tout en essayant de trouver l’équilibre – comme si la vie pouvait être autre chose que le déséquilibre même, le contraire de l’harmonie. Mais Homo erasmus ne frôlera jamais la vie. À peine lui augure-t-on un vulgaire moignon d’existence précuite, surprotégée, aseptisée et déjà pourrissante d’habitudes. Homo erasmus a définitivement supprimé la difficulté d’être en choisissante n’être rien du tout – ou d’être n’importe quoi, ce qui revient au même. Et, lorsqu’une ombre inattendue, une ombre en voie d’inadaptation, lui chuchotera ces quelques mots, il ne pourra les entendre, aveuglé par la passion de l’absurde qui s’en exhale : « Mon seul projet, c’est de n’en avoir jamais aucun. » 

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Comment ose-t-il encore appeler « voyages » de simples déplacements insignifiants, des lignes amassées avec orgueil sur un misérable curriculum vitæ, une successions de translations automatisées désormais dépourvues de tout risque d’étonnement ? Motile, comme une amibe, Homo erasmus déplace sa carcasse pleine de vide à travers le monde, chemine satisfait de ville en ville et se meut fièrement d’aéroport en aéroport, mais ne voyage jamais. Il ne fait qu’obéir à la loi d’inertie. Bercé d’illusions romantiques, il sécrétera lui-même ses propres chimères romanesques, s’inventera des aventures pour masquer l’indigence de son existence, griffonnera sur son carnet de maroquin noir des mots comme on jongle avec des poignards, pour la beauté du geste. Homo erasmus croit parfois sauver son âme en usant des talons, en scrutant le ciel et les nuages, aveuglement. Et pourtant. Les promesses poétiques, les rêveries séduisantes, les phantasmes surannés qui se bousculaient en lui au moment des départs échoueront sans cesse à détourner son regard. Ils sont voués à disparaître, pour ne renaître que sous leur forme parodique, heureuse et dépourvue de toute aspérité. »

© Léos Van MelckebekeHomo erasmus, Éditions Dasein, Paris, 2013