Heurts et malheurs de l'immigration espagnole à Paris (2/2)

Article publié le 7 janvier 2015
Article publié le 7 janvier 2015

Au cours de ces quatre dernières années, plus de 25 000 Espagnols sont allés en France, partis trouver l'opportunité professionnelle que l'Espagne ne pouvait leur offrir. Deux Espagnols débarqués dans la capitale avant la crise, qui vivent le changement de ces dernières années et les nouvelles vagues d'immigration, nous racontent leur exode.

Eduardo Paz m'attend au Café Dupleix, dans le 15ème arrondissement. Le quartier se trouve près de la Tour Eiffel et des luxueux hôtels qui entourent la principale attraction touristique de Paris. Cependant, l'ambiance est populaire. Nous sommes mercredi et le Marché de Grenelle dévoile ses charmes : poisson frais, viande ou fromage sont vendus à côté d'étals de sous-vêtements ou de manteaux.

Eduardo est arrivé de La Corogne pendant les années quatre-vingt avec son fils de sept ans, sans parler un seul mot de français. En Galice, il travaillait comme bijoutier, mais pour des raisons familiales, il s'est vu obliger d'émigrer. Il se souvient de ses premiers mois à Paris avec tristesse, car la difficulté pour trouver du travail et obtenir le droit de travailler lui a beaucoup coûté. Un jour, après avoir obtenu une promesse de contrat, il s'est adressé à un commissariat de police afin de faire une demande de carte de séjour. L'accord de Schengen n'existant pas à cette époque, la police l'a renvoyé à la frontière espagnole. Eduardo ne mit pas plus d'une journée à revenir. Il a passé trois ans à vivre d'hôtel en hôtel jusqu'à ce que l'accord fut finalement approuvé et qu'il put trouver plus de facilités à rester de manière légale.

Eduardo a commencé « en faisant de tout » : aide aux personnes âgées, travail sur des chantiers de construction, ménage... Depuis quelques années, il travaille dans différentes associations en aidant des Espagnols qui viennent d'arriver dans l'Hexagone. Il passe plusieurs heures par jours à répondre aux doutes qui arrivent par mail, maintenant aussi par Facebook, organise des cours de français, des groupes sportifs pour réunir les nouveaux arrivants, divulgue des conseils, via des visites guidées afin de savoir à quels hôpitaux, bureaux s'adresser, etc. Une fédération, la FACEEF (Fédération d'Associations et Centres d'Emigrés Espagnols), regroupe toutes les associations en essayant d'avoir plus d'impact sur les entreprises et organisations. 

Eduardo reconnaît que l'aide que leur ont apportée les Espagnols rencontrés à Paris a été primordiale au moment où il a fallu s'adapter. C'est pour cela qu'il est soucieux de faire de même. Il me raconte que durant les deux premiers mois qu'il a passés à Paris, ne sachant pas s'exprimer, il n'est pas sorti de l'appartement  et a appris la langue en lisant le journal, en écoutant la radio et en regardant la télévision. « J'ai encore l'accent et je mélange beaucoup l'espagnol et le français, mais bon, je me défends, je joue avec le "charme" de l'accent. » Bien qu'il n'ait pas perdu l'accent gallicien typique, il termine ses phrases avec un naturel « voilà », comme s'il n'y avait pas d'autre manière plus claire de dire que les choses sont ainsi.

« Je ne supporte plus la manière dont on nous escroque »

Les trente années passées à Paris ne lui ont pas fait changer d'avis sur la ville. « C'est une ville merveilleuse. Chaque jour, je découvre un nouveau jardin ou une rue différente, mais je ne supporte plus la manière dont on nous escroque : la froideur des gens ou le fait qu'un café au comptoir coûte 1€, à une table 3€ et à partir de 22h, 6€ », commente-t-il, indigné. Ce qui lui fait le plus mal en ce moment est le traitement que reçoivent les volontaires des associations de la part des nouveaux espagnols qui arrivent : « Aujourd'hui, les jeunes arrivent, ils profitent des structures que nous avons ici, la formation et tout ce qu'il y a pour s'en sortir, mais ils ne collaborent pas et ne participent pas aux choses que nous organisons pour eux », dénonce-t-il. « Nous sommes tous de passage ici au début, tu te dis "demain, je reviens", mais les années passent, tu t'installes et tu ne reviens plus. »

Autre point qu'il dénonce : le manque d'intérêt de l'administration espagnole en France. Selon Eduardo, ils ne favorisent pas les activités et ne se montrent pas disposés à mettre leurs infrastructures au service des Espagnols qui arrivent. « En 2010, il y avait 36 000 Espagnols inscrits au Consulat, selon des données officielles. Nous sommes aujourd'hui 100 000. Il faut tenir compte que de nos jours, personne ne s'inscrit au Consulat : on dit que pour un qui s'inscrit, trois ne le font pas. Si on fait la multiplication, ce sont 300 000 personnes qui sont arrivées en France en quatre ans », explique Eduardo en faisant référence à l'étude statistique qu'ils mènent depuis la FACEEF.

« J'ai beaucoup de chance »

Quelques arrêts de métro direction Est, à Vincennes, je rencontre Daniel Puchol. Daniel est un cas quasi exceptionnel dans le monde du journalisme : il n'a jamais manqué de travail. Son histoire à Paris a commencé en 2000 lorsqu'il a passé deux années dans la ville à travailler pour participer à la mise en route de Eurosport News. En 2002, la chaîne de télévision sportive lance son édition espagnole et propose à Daniel de revenir. Pour des raisons personnelles, il pense que ce serait une bonne option. En 2009, la chaîne tombe à l'eau et Daniel décide alors de revenir à Paris. Six mois plus tard, il rencontre Hélène, aujourd'hui sa femme, avec laquelle il a une petite fille. Daniel, 40 ans, sait qu'il ne peut pas se plaindre, il est un authentique chanceux qui, de plus, peut se vanter de s'être adapté au pays sans problème. Pourtant, il se souvient du choc culturel qui a marqué son arrivée.

« Je me suis fait des amis français grâce au travail, qui sont de vrais amis, et plus tard, grâce à Hélène j'ai en effet rencontré des amis à elle, mais c'est plus difficile de s'approcher des gens », explique Daniel. Ce qui le dérange le plus de la ville ? « Ce sont des choses culturelles, assure-t-il. Des passages piétons que personne ne respecte - on ne sait pas pourquoi on les a peints, au problème d'espace qui est brutal. J'ai connu quelqu'un qui a vécu dans des studios de dix ou douze mètres carrés. Ici, c'est normal, mais en Espagne, ce serait inconcevable. Il y a une densité de population brutale, qui génère de la violence et de la tension ambiante, palpable dans le métro, dans la rue, en voiture. »

Daniel nous raconte que sa femme, propriétaire d'un cabinet d'architecture, reçoit chaque jour depuis deux ou trois ans des CV d'architectes espagnols. « Ils sont conscients du problème du chômage qu'il y a en Espagne mais je dois parfois le leur rappeler. Ils ne savent pas comment les choses vont mal. Quand tu vas en vacances en Espagne et tu ne vois pas que les gens vont mal, à moins que tu ne t'approches de lieux où tu n'irais normalement pas en vacances. »

« Récemment, je disais à un ami, poursuit-il. On aimerait être en Espagne comme on est ici. De ce que je vois, la France est vraiment un pays riche, pas comme l'Espagne. Nous pensions que nous étions riches et quand a éclaté la bulle immobilière, tout est tombé à l'eau. Heureusement que nous avons le tourisme et qu'il y a du soleil. Si non, je ne sais pas où nous en serions. C'est sûr, on a un peu plus peur de la crise en ce moment en France, mais je ne crois pas que les gens soient hostiles aux immigrés. Telles que sont les choses, je ne peux pas me plaindre, malgré le temps qu'il fait, le gris qu'il y a toujours. Sachant comment vont beaucoup de gens, je n'ai pas le droit de me plaindre, j'ai beaucoup de chance. » Daniel laisse s'envoler une réflexion sur ce que ressentent ceux qui partent, sans savoir s'ils reviendront un jour à la maison ou non : « La nostalgie est mauvaise quand tu ne peux pas revenir, mais quand tu peux le faire, la nostalgie devient littérature ».