Herr Lehmann ou le tourbillon berlinois

Article publié le 18 octobre 2014
Article publié le 18 octobre 2014

Sorti en 2003, Herr Lehmann (Berlin Blues en version française) raconte la vie berlinoise de Frank, ou Herr Lehmann pour les intimes. Alors qu’il se la coule douce avec ses amis dans les bars du coin, Frank s’apprête à fêter ses 30 ans à la veille de la chute du Mur.

Cet été, un ami français cinéphile m’emmena voir Herr Lehmann projeté en open air gratuit près du check point Charlie- lieu emblématique de la séparation de Berlin.  Le nom m’était familier, mon ami m’assura que c’était un film culte en Allemagne. Lors de la projection, nos voisins allemands connaissaient les répliques par cœur. Du côté français par contre, après un rapide sondage auprès de mes amis, personne ne le connaissait. Sorti la même année que Good bye, Lenin !, Herr Lehmann n’a pas bénéficié du même succès à l’étranger que celui-ci. Deux films dont l’action se déroule pendant ou peu après la chute du mur, à Berlin Est pour le premier, à Berlin Ouest pour le second, cela faisait peut-être trop.

L'histoire allemande au cinéma

Alors que Frank alias Herr Lehmann vit paisiblement entouré de ses amis et de ses collègues de bar à Kreuzberg, quartier populaire de Berlin, une série d'événements vient marquer son entrée dans la vie d'adulte. Préoccupé par ce qui lui arrive, Frank ne s'aperçoit pas qu'un événement plus grand encore, est en train de se passer.

En Allemagne, le film a eu son petit succès, aussi bien dans les salles que dans les cérémonies officielles. Christian Ulmen, qui joue le personnage principal, reçut le prix d’interprétation aux Bavarian Film Awards, Detlev Buck, gagna le prix du meilleur second rôle, et Sven Regener reçut le prix du scénario au German Film Awards. Herr Lehmann se vit également décerner le prix du meilleur film européen par la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique (FIPRESCI). Pourtant ce film reste largement méconnu par le grand public européen.

Herr Lehmann a été réalisé par le réalisateur, metteur en scène et acteur Leander Haussmann qui compte également dans sa filmographie le film Sonnenallee (2000) relatant la vie des Berlinois de l’Est dans les années 1970. C’est la SARL Boje Buck créée en 1989 - petit clin d’œil historique - qui fut chargée de la production et quatre distributeurs firent circuler le film dans un espace principalement germanophone, en Suisse et en Autriche. Good Bye, Lenin! fut coproduit par trois producteurs dont ARTE et diffusé très vite aux quatre coins du monde par une vingtaine de distributeurs internationaux.  L’ambition de Herr Lehmann serait-elle donc de ne s’adresser qu’aux Allemand-e-s ?

Cheeseburger contre Schweinebraten

De prime abord, le film ne m’a pas vraiment enthousiasmé. Je ne voyais que des bavardages de personnes saouls, dans une atmosphère de bistrots moites. La deuxième scène du film, où Herr Lehmann se débat avec une chef cuistot sur la nécessité ou non du croustillant dans le rôti de porc, peut irriter par son absurdité.  Pourtant on ne peut s’empêcher de penser à la fameuse séquence du cheeseburger à la mayonnaise de Pulp Fiction ? Herr Lehmann s’inscrit dans l’héritage post-moderne cinématographique tout en utilisant des références allemandes. Le Schweinebraten (rôti de porc, ndlr) en est un parfait exemple, mais on retrouve tout au long du film des éléments semblables comme l’allusion à la bière blanche avec ou sans citron. Herr Lehmann relate simplement les petites histoires dont les personnes se nourrissent à tel point qu’elles finissent par occulter le monde autour d’elles. Car il ne faut pas oublier qu’un événement majeur de l’Histoire allemande se déroule en arrière-plan.

Le quartier Kreuzberg 36 autour de l’Oranienstrasse est un des personnages principaux du film. Dès la première scène où le héros croise un chien inconnu dans la rue, l’ambiance est posée, Herr Lehmann a ses habitudes dans le quartier. Lorsqu’il rencontre quelqu’un qu’il ne connaît pas, cela est forcément louche, comme ce chien à qui il demande qui est son propriétaire. Et si le film se passe dans Kreuzberg 36, ce n’est évidemment pas un hasard. Le quartier était autrefois délimité au Nord par le mur, à l’Est par la Spree et à l’Ouest par le Landwehrkanal. Cette situation donna une atmosphère très particulière à ce quartier populaire et alternatif, où se mélange encore aujourd’hui une population jeune et immigrée. La mère de Frank ne comprend d’ailleurs pas comment son fils peut vivre dans ce coin où l’on se sent enfermé par la présence omniprésente du mur.

Herr Lehmann est un film universel

Pourtant Frank est le dernier à s’apercevoir que celui-ci vit ses dernières heures, il ne peut que constater les faits, alors que le spectateur relève les indices dont le film est parsemé. Juste avant d’apprendre la nouvelle, il dit d’ailleurs au barman de Zum Elefanten, qu’il ne voit jamais venir le moment où le cours des choses bascule. Il fait là allusion à ses histoires personnelles, celles qui empêcheront Frank de se rendre compte que la chute du Mur est imminente. Herr Lehmann aborde un événement majeur de l’Allemagne de 1989 par le prisme de la vie d’un quartier de Berlin et de ses habitants. Il ne cherche pas à raconter l’Histoire. Il relate une histoire particulière, dont la toile de fond est la chute du mur. C’est en cela qu’il est universel. 

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