« Heimat » : un chez-soi dans la poche

Article publié le 13 juin 2016
Article publié le 13 juin 2016

« Heimat » est un terme qui est revenu à la mode ces derniers temps, notamment chez les partis populistes de droite. Mais d'où vient ce mot propre à la langue allemande et si difficile à traduire ?

Aujourd'hui, les débats allemands en particulier et européens en général, se concentrent essentiellement sur les sujets des réfugiés, de l'expulsion, et du « Heimat », ce fameux chez-soi. Le film de Benedikt Nabben, Heimat Paris, traite lui aussi de la signification de « Heimat » à travers 9 courts-métrages réalisés avec un regard franco-allemand, puisqu'il suit la vie d'Allemands vivant à Paris. La Seconde Guerre mondiale a pris fin il y a seulement 71 ans et la grande amitié entre les Français et les Allemands, qui n'existe vraiment que depuis une décennie, n'est pas toujours évidente. Voilà le point de départ du film.  

Mais d'où vient ce mot allemand impossible à traduire en français ? Et en quoi la mondialisation, la numérisation et Internet changent-ils notre perception du concept ?

Sentiment ou lieu physique ?

Si l'on considère « Heimat » comme étant l'antonyme d'« inconnu » ou d'« étranger », existe-t-il alors des langues, des pratiques et même des lois qui se rapprochent de ce sens et qui réunissent les Allemands dans leur quête d'identité ? Le film le montre clairement : il est bien trop simple de réduire « Heimat » à un lieu ou à une nationalité. L'amour de nombreux Allemands pour leurs couleurs locales, leurs dialectes ou encore leurs équipes de football préférées le prouve. Souvent, les gens que j'interroge associent leur « Heimat » avec le lieu où ils ont grandi. Pour beaucoup, il s'agit d'un « lieu » marqué de souvenirs et de mélancolie. Il peut donc aussi être question d'un sentiment, mais peut-il être lié à une certaine nostalgie ?

Heimat - un vrai germanisme

Le mot allemand « Heimat » est difficile à traduire : en effet, on retrouve « home » en anglais et « maison » en français, mais ils ne semblent pas porter autant de sens que leur cousin germain. La nationalité, elle non plus, n'a rien à voir avec ce « Heimat » : on le traduirait alors par « patrie » en français, ou « home country » en anglais. L'histoire de ce concept nous emmène en fait tout droit au XIXe siècle où il est fait mention d'un « Heimatrecht » (droit du « Heimat ») dans des contextes juridiques. Il aurait notamment servi à réguler la population dans les villes et les communes. Plus tard, l'émigration et l'industrialisation allaient souvent de pair avec un syndrome de « détachement » et de « Heimatverlust » (perte du « Heimat »), sentiments manifestés dans la littérature via la « Heimatdichtung » (poésie du « Heimat »), mais également, et de manière encore plus importante, dans la future interprétation nationale du terme. 

Avec les nazis au pouvoir, ce mot, aussi patriotique et exclusif, s'est immanquablement répandu. Par la suite, il a acquis une connotation plutôt négative. Le Mur allemand a eu pour conséquence de créer différents « Heimat » pour beaucoup de citoyens. La perte du « Heimat » et les questions d'identité germano-allemandes étaient des thèmes centraux de la vie quotidienne : interrogez des enfants allemands nés dans les années 1970 des deux côtés du Mur, ils vous parleront d'expériences totalement différentes, qu'il s'agisse d'émissions pour enfants, de nourriture ou même de jouets.

Mon iPhone, mon royaume

Si le « Heimat » relève du sentimental, alors il serait sûrement logique de l'associer à un sentiment de sécurité. Que le vôtre soit ici ou ailleurs, demain ou maintenant, qu'il soit votre lieu d'origine, un lieu qui vous rend nostalgique, ou encore un endroit où vous trouverez votre famille et vos amis, ce concept se révèle assez subjectif. Il a un lien évident avec l'identité, mais pas forcément avec la nationalité, un endroit, ou une langue. « Heimat » est-il vraiment un terme actuel ? Nous sommes en pleine mondialisation, nous écoutons du hip-hop américain, nous mangeons japonais, nous regardons des films argentins et connaissons la migration. Par ailleurs, il est aujourd'hui beaucoup plus facile de garder contact avec sa famille et ses amis grâce à Internet. Ainsi, nous gardons toujours notre « Heimat » dans la poche. Quoiqu'il arrive, ce terme restera toujours sujet à controverse à l'avenir, et il y a fort à parier qu'il ne trouvera jamais de définition figée non plus.