Hatto Fischer en Grèce : « Tous les Européens dans la même galère »

Article publié le 9 septembre 2011
Article publié le 9 septembre 2011
Une légère brise d’été souffle sur la terrasse, les rayons du soleil dansent à travers le vert clair des feuillages et la machine à café marche en continu. Au Nice n Easy, l’un des bars bio d’Athènes (ils sont étonnamment nombreux), il est facile d’oublier la situation particulière qui y régnait encore il y a à peine quinze jours.
Nous faisons la rencontre de Hatto Fischer, écrivain allemand et membre de l’ONG « Poiein kai prattein » (« Créer et faire »), pour tenter de comprendre quelque chose à la tragédie grecque.

« La question soulevée par les manifestations de la place Syntagma, c’est en fait de savoir si les partis politiques et les syndicats permettent aux gens de se faire écouter. Car donner de la voix en politique cela signifie toujours aussi organiser l’opinion publique et se donner des objectifs concrets. » Des objectifs pour changer non seulement la politique, mais même la société, c’est cela dont la Grèce a besoin, de façon plus qu’urgente, selon Hatto Fischer. Il serait trop simple de balayer les manifestations comme une simple réaction à la crise financière et aux dettes de l’État.

« Le problème de fond n’est pas spécifiquement grec, il concerne toute l’Europe ! »

Hatto Fischer dresse le portrait d’une société écartelée depuis la Seconde guerre mondiale entre guerre civile et junte militaire et qui tente depuis 1974 de devenir une société moderne démocratique. Les ruptures alors provoquées dans la société grecque donnent lieu, encore aujourd’hui, à des situations extrêmes, où il faut compter avec la corruption et l’injustice sociale.

« La Grèce antique a encore une influence palpable. Mais elle était aussi démocratique parce qu’à l’époque on savait limiter la puissance des riches et des forts.»

Hatto Fischer, qui a longtemps vécu au Canada, puis à Londres, Berlin et brièvement Bruxelles, s’intéresse depuis 1988 aux particularités de la Grèce, ce pays si différent de ses voisins européens. En tant qu’ancien membre du comité pour la culture au Parlement européen, toujours en mouvement au sein de l’UE, il a fait d’Athènes sa seconde patrie et travaille principalement comme écrivain et coordinateur des projets culturels européens.L’espace public ferait défaut à la Grèce, ce serait l’une des raisons de l’emballement des événements suite à la crise financière et aux problèmes dette publique. Mais comment est-ce possible dans le pays d'Aristote, fondateur du dialogue philosophique, et des péripatéticiens, qui ont élevé la discussion dans l’espace public au rang d’art ? « Bien sûr que la philosophie de la Grèce antique a encore une influence palpable. Mais elle était aussi démocratique parce qu’à l’époque on savait limiter la puissance des riches et des forts. À notre époque, les riches ont un pouvoir dont ils ont hérité. On ne peut donc pas faire n’importe quel parallèle entre notre société et la démocratie antique. » Ce qui montre, encore une fois, que la politique grecque ne trouve plus la juste mesure.C’est donc cela, l’intégration européenne ?

Autre fait effrayant, du point de vue de Hatto Fischer : le rôle médiocre joué par l’UE dans ce que la presse populaire appelle « la crise grecque ». Les réactions du camp européen trahissent avant tout l’échec de l’intégration européenne, encore bloquée par les « stéréotypes nationaux », et réduisent les Grecs au statut de boucs émissaires. « Si nous étions vraiment tous dans la même galère, nous n’essaierions plus de faire rentrer ces choses dans des cases du genre "typiquement allemand" ou "typiquement grec". » En fait les Grecs n’en ont pas seulement contre les Allemands, mais aussi contre toute l’UE, qui serait de plus en plus une « élite des élites », comme l’a proclamé Joschka Fischer. « L’euro semble finalement avoir encore de beaux jours devant lui, mais nous parlons encore de "la dette grecque". Mais les dettes sont aussi européennes ! Si nous ne comprenons pas ça, nous ne pourrons jamais résoudre la crise. »

« Pour être libre, l’homme doit vivre sa propre folie. »

« Le poèteYannis Ritsosa dit un jour que pour être libre, l’homme doit vivre sa propre folie. C’est peut-être la meilleure définition de la liberté en Grèce : ici, la folie des autres est mieux tolérée. » C’est pour cela que les Européens pensent si souvent que les Grecs ne tournent pas rond : « J’affirmerais que l’esprit grec est beaucoup plus rationnel et intellectuel que les autres, et cela doit s’équilibrer naturellement. » L’expérience empirique serait donc une solution possible, selon Hatto Fischer. « J’aime la façon dont la Grèce parle à tous les sens, mais l’intellect n’est jamais exclus. La curiosité est grande ici, contrairement à nous, les autres Européens, ils n’ont pas besoin d’utiliser des problèmes comme prétextes pour se mettre à réfléchir. »

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Peut-être qu’en ce moment ça n’arrange pas vraiment les Grecs, car pour sortir de l’ornière ils vont devoir sacrément se creuser les méninges. L’un des plus gros problèmes qu’il va falloir résoudre dans les mois à venir, à n’en pas douter, c’est la « librairie créative », d’après Hatto Fischer. Pour retrouver la confiance des autres pays, mais aussi la confiance de la Grèce en elle-même, il faut surtout réactiver le bon sens. « Il nous faut une solution pour sortir de la crise ensemble, pas une solution type "radeau de la Méduse" qui en sauve quelques-uns et laisse les autres couler. » La probabilité de maîtriser la crise peut paraître pour l’heure relativement faible, mais il ne sert à rien à se poser des questions angoissées sur l’avenir, insiste Hatto Fischer. En contemplant les rayons de soleil et avec une bonne tasse de café grec, cela paraît soudain possible. Reste à espérer que les manifestants, bien reposés après de longues vacances, travailleront cet automne aux côtés de leurs hommes politiques et des traîtres de l’UE pour remettre à flot l’économie grecque. Il n’y a pas que des solutions type « radeau de la Méduse ».

Photo: Une © poieinkaiprattein.org/