Hasso Krull : « Fallait-il démanteler entièrement l'ex-URSS ? »

Article publié le 26 février 2007
Article publié le 26 février 2007
Hasso Krull, 43 ans, est un intellectuel estonien. Poète mais aussi professeur de sciences sociales, musicien de jazz ou photographe, cet électron libre insiste sur l’indépendance de la République balte.

Dans la vieille ville de Tallinn au milieu d’un passage typiquement parisien est niché un petit salon de thé. Dans l’un des fauteuils, Hasso Krull est confortablement installé. A 43 ans, il peut s'enorgueillir de compter parmi les rares intellectuels à avoir suivi la voie de l'indépendance après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991.

Son œuvre est aujourd’hui étudiée dans le monde entier à l'instar de ‘Poems 1987-1991’ ou ‘Stairs’, publié en 1996, mise en scène, voire chantée par des compatriotes comme Mirjam Tally. Mais Krull n'est pas seulement poète mais aussi photographe, auteur du recueil ‘Kaalud’, et musicien de jazz.

L'UE ? Une question de survie…

C'est dans ce café à l'atmosphère particulière, éclairé par des bougies et agrémenté de coussins de velours, que nous évoquons l'Estonie sous tous ses aspects, notamment son appartenance à la grande famille européenne. « La destruction du passé a eu lieu beaucoup plus rapidement que le changement lui-même. Fallait-il vraiment démanteler l'organisation soviétique dans son intégralité ? », explique t-il d’emblée. Avant d’ajouter : «  force est de constater que l'Estonie actuelle n'a pas suffisamment mesuré le poids des réformes auquel elle allait être confrontée ».

Quid alors de l’adhésion européenne? « J'ai toujours été en faveur du concept européen », poursuit Krull. »Lorsque l'on est voisin de la Russie, l'Europe est une question de survie. Même si la bureaucratie bruxelloise est un véritable problème ».

Mais le poids de l’administration n’était-il pas aussi pesant dans l'ancienne Estonie ? « Dans les autres pays, les directives européennes font l'objet de discussions avant d'être adaptées à la réalité locale. En Estonie, tout est appliqué à la lettre, » s’emporte Krull. « Comment dire à une famille d'agriculteurs qu'ils ne peuvent plus exploiter le lait de leur vache parce que quelqu'un à Bruxelles, en a décidé ainsi ? ».

Des propos confirmés par les chiffres : selon une récente enquête Eurobaromètre, 56% des Estoniens seraient favorables à l’Union européenne. Derrière les Polonais, mais devant les Italiens.

Non au fascisme russe

Au fur et à mesure que nous nous réchauffons en buvant du thé par cette froide après-midi d'automne, je juge opportun d'aborder la question délicate des relations entre l'Estonie et la Russie et de la minorité russophone qui représente près de 26 % de la population estonienne. Même si le visage de mon interlocuteur restent avenant, l'atmosphère se fait plus lourde. Pourquoi ne pas reconnaître le russe comme la deuxième langue officielle du pays? « Impossible », me répond Krull. « C'est une question de sécurité : si nous donnons aux Russes la possibilité de ne s'exprimer que dans leur ancienne langue, ils n'apprendront jamais l'estonien. »

Cela serait aussi l'occasion pour ces immigrés russes de refuser l'émancipation de l’Estonie, un pays qui a choisi de ne plus être ni une terre de conquête, ni un lieu de villégiature. «  En outre, une telle mesure signifierait, à tort, le signe d'un rapprochement avec la Russie où se développe une nouvelle forme de fascisme et d'un renoncement à l'indépendance de l'Estonie. »

Malgré son allure timide et modérée, Krull n'hésite pas à utiliser le mot ‘fascisme’. « En Russie, tout passe désormais par la famille Poutine. Le Parlement se sert qu'à témoigner de l'inutilité du grand rêve démocratique ».