Hassaan Bin Shaheen : « la jeunesse du monde est passive »

Article publié le 7 mai 2014
Article publié le 7 mai 2014

Les pa­rticipants de l’évé­ne­ment du 2 mai 2014 « Dis­pute over Eu­rope » n’étaient pas seule­ment de grands noms eu­ro­péens. Des étu­diants, comme des jour­na­listes ou des phi­lo­sophes ont dé­battu sur l’Eu­rope et son ave­nir. Ren­contre avec l’un d’entre eux, un mi­li­tant pa­kis­ta­nais et conseiller ju­ri­dique, Has­saan Ben Sha­heen.

Que re­pré­sentent la li­berté d’ex­pres­sion, celle de cir­cu­ler sans visa et le droit de vivre dans le pays de son choix ? Has­san Ben Sha­heen, étu­diant pa­kis­ta­nais à l’Uni­ver­sité de Londres, peut faire prendre conscience aux Eu­ro­péens de l’in­croyable li­berté dont ils dis­posent, et qu’ils ont sou­vent ten­dance à ou­blier. Has­saan, qui tra­vaille comme conseiller ju­ri­dique et po­li­tique, par­ti­cipe à de nom­breux pro­jets de re­cherche et a fondé un groupe de débat pour les jeunes à Ka­ra­chi.

ca­fé­ba­bel : Has­saan, tu af­firmes que les Eu­ro­péens sont assis sur une mine d’or et qu’ils ne le réa­lisent pas. Que veux-tu dire ?

Has­saan Ben Sha­heen : Je viens du Pa­kis­tan. Cela si­gni­fie qu’il y a seule­ment six pays dans le monde où je peux me rendre sans visa. Même si je reste dans les li­mites de ces six pays, je vais de­voir ré­pondre à beau­coup de ques­tions. La mo­bi­lité que l’Eu­rope au­to­rise vous per­met de ren­con­trer des per­sonnes dif­fé­rentes et de ne pas être li­mité dans vos op­por­tu­ni­tés, c’est ex­cep­tion­nel. Les Eu­ro­péens ont le pou­voir de créer leur iden­tité et leur ave­nir comme ils le sou­haitent. Pour­tant, il y a en­core de nom­breuses per­sonnes qui cri­tiquent et se plaignent. C'est im­por­tant pour le dé­ve­lop­pe­ment de l’Eu­rope, et vous ne de­vriez pas igno­rer que pour cer­tains, comme moi, une telle li­berté n’existe pas.

ca­fé­ba­bel : À ton avis, pour­quoi les jeunes eu­ro­péens sont si peu conscients de leur li­berté ?

Has­saan Ben Sha­heen : Je pense que c’est à cause de l’ab­sence de point de com­pa­rai­son. Je ne veux pas que la vie des Eu­ro­péens soit plus dif­fi­cile, mais les com­bats des jeunes dans des pays comme le Pa­kis­tan ou l’Inde sont tout de même plus pé­nibles. Les Eu­ro­péens n’ont pas l’air de réa­li­ser que dans d’autres par­ties du monde, les gens sont prêts à lut­ter et même à mou­rir pour cette li­berté.

ca­fé­ba­bel : Penses-tu que l'Eu­rope de­vrait être plus ac­ti­ve­ment en­ga­gée dans ces luttes ?

Has­saan Ben Sha­heen : Per­son­nel­le­ment, j’en suis convaincu. Mais mes idées sont très dif­fé­rentes de celles des Pa­kis­ta­nais en gé­né­ral qui pensent que ce se­rait une forme d’im­pé­ria­lisme. Mais il existe d’autres fa­çons, non im­pé­ria­listes, de gérer cela. Vous n’avez pas à in­ter­ve­nir ac­ti­ve­ment, vous pou­vez aussi créer un par­te­na­riat ou des liens avec les or­ga­ni­sa­tions gou­ver­ne­men­tales lo­cales, ou par­ti­ci­per à des aides di­rectes ou des in­ves­tis­se­ments étran­gers dans des pays spé­ci­fiques. De ce point de vue, je pense que l’Eu­rope a dé­fi­ni­ti­ve­ment son mot à dire. Vous avez lutté assez long­temps pour avoir cette li­berté, donc il n'y a pas de rai­son de ne pas nous faire bé­né­fi­cier de votre ex­pé­rience. 

ca­fé­ba­bel : En tant que créa­teur du «  De­ba­ting Cir­cuit  », penses -tu que l’apa­thie po­li­tique et la ré­ti­cence à s’en­ga­ger que l’on voit en Eu­rope touchent aussi la jeu­nesse pa­kis­ta­naise ?

Has­saan Ben Sha­heen : Je pense que les jeunes dans le monde en­tier sont pas­sifs. Pen­dant mes études à l’Uni­ver­sité de Londres par exemple, j’ai ren­con­tré des per­sonnes ex­tra­or­di­naires qui tra­vaillaient très dur pour les causes qu'elles dé­fen­daient. Mais comme d'ha­bi­tude, il y avait beau­coup de gens qui vou­laient juste prendre du bon temps. C’est pa­reil au Pa­kis­tan. Mais les chan­ge­ments sont plus fa­ciles en Eu­rope où l’on peut voir ces ef­fets im­mé­dia­te­ment. Au Pa­kis­tan tout de­mande plus d’ef­fort et de temps pour être mis en oeuvre.

ca­fé­ba­bel : Com­ment t’es venue l’idée de fon­der  « De­ba­ting Cir­cuit » ?

Has­saan Ben Sha­heen : L’idée vient de la tra­di­tion du débat par­le­men­taire bri­tan­nique qui est assez po­pu­laire au Pa­kis­tan. Au début, je n'ar­ri­vais pas à faire évo­luer le pro­jet, mais mon ami Ehab An­sari était beau­coup plus ef­fi­cace. Comme nos uni­ver­si­tés ne nous sou­te­naient pas vrai­ment, nous avons dé­cidé de tout faire nous-mêmes. Nous avons d’abord trouvé un lieu : The Se­cond Floor (café com­mu­né­ment ap­pelé T2F), grâce à Sa­been Mah­mud. En­suite, j’ai ap­pelé beau­coup de per­sonnes à Ka­ra­chi pour vendre le pro­jet, et nous avons fini par avoir de nom­breux par­ti­ci­pants. De­puis la créa­tion du De­ba­ting Cir­cuit en sep­tembre 2012, nous avons mis en place 35 ses­sions de for­ma­tion et conduit des ate­liers dans des com­mu­nau­tés ci­blées par les ex­tré­mistes. Dans ce contexte, nous uti­li­sons le débat comme un outil pour leur ap­prendre à avoir l’es­prit cri­tique. Mon ob­jec­tif per­son­nel est de faire cela à plein temps.

ca­fé­ba­bel : Les dé­bats de «  Dis­pute over Eu­rope  » étaient en ma­jo­rité mas­cu­lins. Com­bien de filles par­ti­cipent à «  De­ba­ting Cir­cuit  » ?

Has­saan Ben Sha­heen : Le ratio est assez faible, mais le nombre de femmes aug­mente. Per­son­nel­le­ment, j’ai­me­rais qu’il y ait plus de femmes, mais le Pa­kis­tan est en­core très pa­triar­cal. Pour être hon­nête, en Oc­ci­dent, nous pen­sons que le fé­mi­nisme a at­teint son apo­gée et que le pa­triar­cat est mort, mais je pense qu’il est en­core très pré­sent. Et au Pa­kis­tan en par­ti­cu­lier, bien sûr ! Mais nous sommes clients de votre lit­té­ra­ture, vos films, vos va­leurs. Le chan­ge­ment ar­rive, quoique très len­te­ment. Une fois de plus, l’Oc­ci­dent doit être plus actif pour dé­fendre ces va­leurs.

ca­fé­ba­bel : Tu af­firmes que les dis­cours ne sont rien s’ils ne sont pas sui­vis par des actes. Penses-tu qu’en Eu­rope nous par­lons trop ?

Has­saan Ben Sha­heen : Je pense que c’est vrai dans tous les pays, pas seule­ment en Eu­rope. L’un des plus grands pro­blèmes du Pa­kis­tan c’est que tout le monde est très doué pour par­ler. Mais en Oc­ci­dent, vous avez cette ob­ses­sion de créer une sphère pu­blique où il faut tou­jours dé­battre d’avan­tage. Je pense que les dis­cours sont im­por­tants, mais ils doivent abou­tir. L’Eu­rope est très im­pli­quée quand il s’agit de dé­battre, mais elle doit aussi as­su­mer un rôle d'ac­teur et ap­pro­fon­dir ces dis­cus­sions pour les trans­for­mer en actes. J’ai presque l’air d’être mar­xiste quand je dis que nous de­vons chan­ger le monde (rires) ! Mais le pro­blème c'est que nous de­vons réel­le­ment chan­ger le monde, et qu'au final, les mots ne changent pas grand-chose. 

CA­FÉ­BA­BEL BER­LIN Débat de l'Europe

Ca­fé­ba­bel Ber­lin est le par­te­naire mé­dia­tique of­fi­ciel de A Dis­pute over Eu­rope. Après le 2 mai 2014, des ar­ticles sur le congrès et des in­ter­views avec les membres du panel se­ront pu­bliés. Pour plus de ren­sei­gne­ments consul­tez Fa­ce­book et Twit­ter.