Harcèlement sexuel sur le campus : la vérité crue

Article publié le 5 septembre 2016
Article publié le 5 septembre 2016

33,2% des femmes affirment avoir subi une forme de harcèlement sexuel dans les universités espagnoles. Comment empêcher cette tendance ? De quelle manière doit intervenir l'établissement ? Comment aider les victimes ? L'histoire d'Amanda, une jeune femme qui a subi deux fois l'humiliation - de la part de son agresseur et de la part des institutions qui n'ont pas daigné enquêter - y répond. 

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Au début, il avait l'air d'être un garçon normal. Les après-midis d'automne passaient vite, entre prises de notes et cours. Nous avions pris l'habitude de nous balader sur le campus, profitant du craquement des feuilles sèches qui s'entassaient sous nos chaussures. Quelques jours plus tard, c'est moi qui me faisais piétiner.

Lorsque j'ai compris ce qu'il se passait, il était déjà trop tard. Je n'avais pas voulu voir, je ne le pensais pas capable de cela. En quelques secondes, le doux garçon avec qui je partageais mes travaux et mes confidences à la fac, a complètement changé d'attitude, laissant la place au monstre qui continue de me torturer pendant mes nuits d'insomnie.

Je me souviens de tout. Image par image. Comme le pire film d'horreur, celui dont je n'ai pas choisi d'être l'actrice principale. Chaque sensation, chaque son, chaque réaction de mon corps face à ses attaques : tout reste encore dans ma mémoire pour me rappeler que les plus grands dangers guettent dans les endroits les plus inattendus.

Ce garçon avec lequel, des jours auparavant, j'alternais rires et caresses, avait disparu, laissant place à la personne qui écrasait lâchement mon visage, en appuyant avec force sur mes lèvres pour faire taire son délit.

Ce jour-là, on m'a violée à la fac. On a violé mon corps et violenté mon âme, qui a, depuis ce jour, perdu la paix. 

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Voici l'histoire d'Amanda*, une jeune française qui est venue en Espagne pour faire ses études à Madrid. L'université qu'elle a choisie pour son cursus est devenue le théâtre de son pire cauchemar quand un de ses camarades l'a violée dans les toilettes du campus. Les autorités de l'établissement n'ont pas mené l'enquête et ont même essayé de passer son histoire sous silence.

Comme le montre le rapport « Le harcèlement sexuel dans le milieu universitaire : éléments pour améliorer le mise en place de mesures de prévention, de détection et d'intervention », élaboré par le Groupe d'Investigation sur les Études de Genre de l'Université des Îles Baléares, 33,2% des étudiantes affirment avoir subi une forme de violence sexuelle dans les universités espagnoles. Dénoncer n'est pas une pratique commune dans ces cas-là, ce qui fait qu'il est difficile de quantifier avec exactitude ce genre de délits. Selon une étude de ONU Femmes, actualisé en février de cette année, seulement 40% des victimes demandent de l'aide à leurs familles et amis, et seulement 10% saisissent la justice.

Amanda a décidé de ne pas se taire. « Je ne pouvais pas le croire. Au début, ils ont pensé que c'était une blague, m'ont posé des millions de questions. M'ont même demandé si j'étais sûre de moi. Évidemment que je l'étais ! Ils m'ont fait me sentir coupable, comme si j'avais moi-même provoqué tout cela. Je me suis sentie détruite, humiliée et, aujourd'hui, je me sens abandonnée », raconte-t-elle avec tristesse et incrédulité dans la voix.

Le documentaire The Hunting Ground met en évidence la dure réalité que vivent les étudiantes de l'autre côté de l'Atlantique, aux États-Unis. Dans le film, deux anciennes élèves dénoncent un viol survenu sur le campus et racontent comment, à maintes reprises, elles ont dû faire face au manque d'attention des autorités de l'établissement.

« Le plus injuste, c'est que personne n'a daigné enquêter »

Les conséquences physiques des abus sexuels sont peut-être les plus visibles, mais il ne faut pas oublier les effets psychologiques qui torturent les victimes. L'abandon institutionnel et personnel auquel elles sont généralement confrontées peut seulement être évité par l'information. C'est pour cette raison que l'UE a lancé le projet Universities Supporting Victims of Sexual Violence (USVSV), mené par l'Université de Brunel, au Royaume-Uni, et financé par la Commission européenne, dans le but de soutenir les victimes de violence sexuelle dans les universités.

De leur côté, différentes organisations civiles essaient d'aborder le sujet depuis différents points de vue. C'est le cas de Universidad Sin Violencia, un espace web créé par un groupe de chercheurs madrilènes qui a pour ambition de devenir une référence pour que les victimes puissent faire entendre leurs voix contre la maltraitance.

Le soutien des autorités pour apporter la couverture médicale et psychologique dont ont besoin les victimes est d'une importance vitale, de même que la trop rare « compréhension sociale ». Des académiciens, des professionnels et des organisations civiles du monde entier insistent également sur l'importance d'accélérer les démarches de plainte, pour éviter que les victimes ne se voient obligées de déclarer et donc de se rappeler les faits encore et toujours.

Des victimes passées sous silence par des politiques strictes, des plaintes non déposées par crainte, des violeurs qui ne reconnaissent pas leur responsabilité, une information rare, un manque de conscience... la situation devient compliquée.

« Je ne veux pas être une martyre, ni un exemple. La seule chose que je veux partager, c'est le poids que je porte depuis toutes ces années. Parfois, je n'arrive pas à dormir car je pense à ce qu'il s'est passé, alors que lui continue sa vie, séduit des filles et les force à faire ce qu'elles ne veulent pas. Ce qui m'est arrivé est-il juste ? Je pense que non, mais le plus injuste, c'est de penser que personne n'a daigné enquêter », réfléchit Amanda, avec à la fois impuissance et sérénité.

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*Amanda est une prénom fictif, modifié pour protéger l'identité de la personne interviewée.