Hackathons et féminisme numérique à Tbilissi

Article publié le 3 avril 2014
Article publié le 3 avril 2014

Cette se­maine s’est tenu à Tbi­lissi le plus grand ha­cka­thon d’Eu­rope. La tech­no­lo­gie nu­mé­rique dé­colle en Géor­gie, mais elle laisse les femmes de côté, sous-re­pré­sen­tées dans la po­pu­la­tion ac­tive. Le chan­ge­ment est aujourd'hui à l’ho­ri­zon : un ave­nir brillant s’an­nonce pour les femmes géor­giennes et la tech­no­lo­gie.

Cette se­maine, un évè­ne­ment dé­crit comme le plus grand ha­cka­thon uni­ver­si­taire d’Eu­rope a eu lieu dans un en­droit in­at­tendu : Tbi­lissi, en Géor­gie. Lancé par une or­ga­ni­sa­tion à but non lu­cra­tif ap­pe­lée Uni Hack et spon­so­ri­sé par plu­sieurs banques géorgiennes et édi­teurs de lo­gi­ciels, cet événe­ment a réuni 500 étu­diants de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés du pays, des fu­turs pro­gram­meurs, dé­ve­lop­peurs, créa­teurs et in­gé­nieurs. Plu­sieurs étu­diants géor­giens en in­for­ma­tique, qui fré­quen­taient la Geor­gia Ins­ti­tute of Tech­no­logy aux États-Unis dans l’État de Géor­gie, ont dé­cidé non sans iro­nie de lan­cer Uni Hack en dé­cembre 2013, une copie des ha­cka­thons aux­quels ils avaient as­sisté aux States.

Le raout a été un im­mense suc­cès. L’École de Tech­no­lo­gie du Cau­case a fourni le lieu, à Tbi­lissi, et tout le reste a été pris en charge par les étu­diants. Au­jour­d’hui, à peine trois mois plus tard, la deuxième édi­tion du ha­cka­thon a ob­tenu le sou­tien de huit spon­sors im­por­tants et ob­tenu 10.000 GEL (4 000€) . Une grosse somme pour ce pays du Cau­case à court d’ar­gent. 

Sous-re­pré­sen­ta­tion fé­mi­nine

Mis à part les bé­né­fices évi­dents ap­por­tés au pays grâce à la créa­ti­vité et l’in­no­va­tion du ha­cka­thon, la manifestation a aussi servi à tirer une son­nette d’alarme : la ma­jo­rité des par­ti­ci­pants au ha­cka­thon étaient des hommes. Seule­ une des cin­quante équipes était consti­tuée en­tiè­re­ment de femmes, et aucun des dix ora­teurs n’étaient fé­mi­nins.

Par­tout dans le monde, les femmes sont lar­ge­ment sous-re­pré­sen­tées dans les do­maines tech­no­lo­giques, et les pays  dé­ve­lop­pés ne sont pas une ex­cep­tion. Alors que les femmes oc­cupent 57% des em­plois aux États-Unis, seule­ment 25% des em­plois in­for­ma­tiques sont oc­cu­pés par des femmes. De façon lo­gique, la même ten­dance se re­trouve dans les uni­ver­si­tés, où les femmes re­çoivent seule­ment 14% des di­plômes de sciences in­for­ma­tiques dans les plus grandes uni­ver­si­tés de re­cherche. En­core plus in­croyable, ce nombre a chuté ces der­nières an­nées. En 1985, 37% des étu­diants en pre­mier cycle de science in­for­ma­tique étaient des femmes. En 2010, ce pour­cen­tage n’était plus que de 18%. La si­tua­tion est en­core pire au Royaume-Uni : alors que les femmes re­pré­sentent 49% de la main-d’œuvre, elles ne re­pré­sentent que 17% des pro­fes­sion­nels en in­for­ma­tique et té­lé­com­mu­ni­ca­tion.

En Géor­gie, les femmes doivent af­fron­ter des dif­fi­cul­tés en­core plus dures pour en­trer dans l’in­dus­trie de la tech­no­lo­gie. Le pays connaît le fléau de la pau­vreté, et seule­ment 30% des femmes ont un em­ploi. Les rôles tra­di­tion­nels des genres se main­tiennent, et la pre­mière et prin­ci­pale res­pon­sa­bi­lité de la femme concerne ses en­fants et sa fa­mille. Mais JumpS­tart-Geor­gia, une or­ga­ni­sa­tion à but non lu­cra­tif qui uti­lise la tech­no­lo­gie pour com­mu­ni­quer des in­for­ma­tions com­plexes, casse - d’une ma­nière en­ga­gée et fa­cile à com­prendre - cette ten­dance en étant la pre­mière ONG en tech­no­lo­gie du pays à em­ployer 50% de femmes.

Un ha­cka­thon Code for Good Chal­lenge à New York 

Du ta­lent et beau­coup de tra­vail

En as­so­ciant les ta­lents des pro­gram­meurs, des concep­teurs, des jour­na­listes, JumpS­tart a créé le site web fe­radi.​info, où une va­riété d’in­fo­gra­phies et d’ou­tils en ligne in­ter­ac­tifs per­mettent d’ac­cé­der à un en­semble de don­nées utiles pour les ci­toyens, mais qui sont en gé­né­ral trop com­plexes pour le pu­blic or­di­naire. Lors de sa créa­tion en 2009, comme dans toutes les or­ga­ni­sa­tions trai­tant de tech­no­lo­gie, la ma­jo­rité des em­ployés étaient des hommes. Mais petit à petit, des femmes de­si­gners, jour­na­listes, as­sis­tantes ad­mi­nis­tra­tives et des chefs de pro­jets ont re­joint l’équipe. Puis, la ba­lance des genres a pen­ché en leur fa­veur.

Au­jour­d’hui, de nom­breux membres de l’or­ga­ni­sa­tion sont bé­né­voles le di­manche après-midi pour par­ta­ger leur pas­sion de la tech­no­lo­gie avec les femmes géor­giennes, tou­jours plus nom­breuses. Une ver­sion de Girls Who Code - or­ga­ni­sa­tion à but non lu­cra­tif de New-York qui en­seigne l’in­for­ma­tique à des jeunes filles pour re­mé­dier à l'équi­libre des genres dans les do­maines tech­no­lo­giques - a été lan­cée à Tbi­lissi et le per­son­nel de JumpS­tart tra­vaille main­te­nant di­rec­te­ment avec un groupe d’en­vi­ron dix femmes de 22 à 35 ans en Géor­gie. Les femmes, dont la plu­part sont jour­na­listes, cher­cheuses et mi­li­tantes, ap­portent leur propre or­di­na­teur por­table dans les bu­reaux de JumpS­tart chaque se­maine pour ap­prendre com­ment coder avec Ruby (lan­gage in­for­ma­tique).

« Comme beau­coup de per­sonnes, je pen­sais que le co­dage était pour les pas­sion­nés de maths et de sciences, in­ac­ces­sible aux cher­cheurs en sciences so­ciales comme moi. Mais de­puis que j’ai re­joint JumpS­tart Girls who Code, j’ai réa­lisé qu’il n'y avait rien d'in­aces­sible ! Il y a ce­pen­dant beau­coup à ap­prendre pour ar­ri­ver à créer un che­min d’un pro­blème à une so­lu­tion à tra­vers un lan­guage que seuls les or­di­na­teurs parlent. Mais ces com­pé­tences me sont utiles dans presque tous les do­maines. Je vais m'en ser­vir ici pour aider le gou­ver­ne­ment à être plus trans­pa­rent, ou­vert, et res­pon­sable », nous dit Ta­mara Sar­ta­nia, une jeune pro­fes­sion­nelle tra­vaillant pour l’Ins­ti­tut Na­tio­nal Dé­mo­cra­tique en Géor­gie. 

Ta­mara et JumpS­tart semblent avoir mis le doigt sur une cause per­due pour beau­coup d’autres. Pro­gram­mer des or­di­na­teurs va plus loin que le seul do­maine de créa­tion de sites web ou l’ob­ten­tion d’un em­ploi stable dans une en­tre­prise comme Google. C’est aussi une com­pé­tence vi­tale pour des idéa­listes dans ces pays où l’ac­cès libre aux don­nées est en­core rare et où l’in­for­ma­tion est es­sen­tielle si l’on veut com­prendre et amé­lio­rer la so­ciété.