Hackathon écriture inclusive : le numérique au service de la langue

Article publié le 8 mars 2018
Article publié le 8 mars 2018

L’écriture inclusive ? Voilà un an que la question agite la France. Cet « ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes », perçu comme évolution nécessaire ou comme un « péril mortel » n’a pas fini d’ébranler le pays.  Quoi de mieux que de s’immerger dans un hackathon consacré au sujet pour le comprendre ?

Vendredi 12 janvier. Il est 19h00, et le bâtiment montreuillois en banlieue parisienne dans lequel j’ai rendez-vous s’anime peu à peu. Les locaux de Simplon.co ont été désignés pour accueillir le premier hackathon français dédié à l’écriture inclusive. Logique, quand on sait que la startup hexagonale, pépite de l’intégration professionnelle par le numérique est une utilisatrice rigoureuse de cette forme de rédaction. Participants et participantes arrivent progressivement, jusqu’à remplir l’espace dans son intégralité. Première surprise : les hommes paraissent aussi nombreux que les femmes. Une mixité remarquée également par Aline Mayard, à l’origine de l’événement. Elle me le confirme avec enthousiasme autour d’une part de galette : « Je crois qu’on est à parité, c’est assez surprenant. On a des personnes de tous les âges, qui ont fait le déplacement de province… C’est vraiment très encourageant ».

Entre fantasme et réalité : où se place l’écriture inclusive ?

Il est 19h30 et la salle est au complet. Sourires et accolades s’échangent sous l’œil bienveillant d’Éliane Viennot - professeure de littérature émérite et mentore de l’événement -, alors que les conversations se polarisent déjà autour des difficultés d’utilisations de l’écriture inclusive dans le cadre professionnel. Et puis le silence se fait : le hackathon est ouvert. Aline Mayard l’introduit en rappelant la genèse du projet : « J’ai écrit un ouvrage en écriture inclusive. Au vu du manque de ressources, je suis entrée en contact avec Mots-Clés, l’agence à l’origine de l’expression « écriture inclusive ». Raphaël et le reste de l’équipe m’ont invitée à un atelier sur le sujet : tout le monde était d’accord pour dire qu’il y avait un manque d’outils. S’est donc posée la question du hackathon. » Après cette recontextualisation, un rappel de la définition et des usages de cette manière de rédiger s’imposait. Liste de questions et d’exemples à l’appui, les différent.e.s intervenants et intervenantes sont revenu.e.s sur les principales idées reçues discréditant la démarche. Car pour bien utiliser l’écriture inclusive, encore faut-il la connaître.

« L’écriture inclusive ne sert à rien » :

Souvent dénigrée comme travestissement partisan dommageable par ses opposants et opposantes, l’écriture inclusive n’a pourtant rien du « holdup feminazi » sur la langue que certains et certaines souhaitent lui apposer. Comme le rappelle Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de Mots-Clés : « Le discours est l’espace où il faut inscrire les transformations de société. Par exemple, sur le féminisme, on peut multiplier les arguments explicitant l’importance de bâtir une société plus égalitaire. Mais quand on observe ce qu’il se passe dans le langage, on se rend compte qu’il y a un décalage entre ces arguments et une langue qui entretient l’inverse de ce que l’on prétend combattre, puisqu'elle donne fondamentalement la prédominance du masculin sur le féminin. » L’écriture inclusive n’est donc que la transcription linguistique de la revisibilisation des femmes dans la parole. Et pour contrecarrer l’argument fallacieux de non impact politique ou neurocognitif de la langue, le test demeure le meilleur appui : « Nous avons remarqué que sur une offre de poste, si vous inscrivez « ingénieur et ingénieure », vous aurez 10% d’augmentation de participation féminine ».

« L’écriture inclusive surcharge la langue » :

Principal reproche opposé à l’écriture inclusive, l’alourdissement du propos est majoritairement exemplarisé par l’utilisation du point médian. Tout d’abord, comme le rappelle une étude de Harris interctive : « La difficulté de lecture s’efface dès la deuxième ligne » (selon une étude réalisée par le psycholinguiste Pascal Gygax et la psychologue Noelia Gesto en 2007, intitulée "Féminisation et lourdeur de texte"). De plus, réduire l’écriture inclusive au point médian est à la fois partial et inexact. Il existe bien d’autres moyens pour revisibiliser linguistiquement le féminin, à l’instar de l’utilisation des épicènes ou encore du passif. Comme l’explique Aline Mayard : « C’est en écrivant que l’on prend les bonnes pratiques. En fonction de ton audience, tu peux utiliser des épicènes, des doubles flexions, parfois des points milieux... Plus tu écris, plus ta manière de rédiger évolue et devient souple. Arièle, qui travaille pour RTL Girls, est un exemple de journaliste qui écrit en inclusif sans jamais utiliser le point milieu. Il existe beaucoup de solutions qui n'alourdissent pas le texte ».

« La féminisation des noms de métiers est une hérésie du 21ème siècle » :

Le Moyen Âge s’avère bien plus en avance sur la présence des femmes dans la langue française que notre siècle : la plupart des noms de métiers connaissait un féminin et un masculin, rendant l’utilisation d’« autrice », par exemple, tout à fait commune. Et, cerise sur le gâteau, la règle du masculin l’emportant sur le féminin était également inexistante, l’histoire pré XVIIe siècle lui préférant, par exemple, l’accord de proximité.

De l’importance des outils :

Après cette mise à niveau bienvenue et la formation des différents groupes, s’est ouvert le véritable hackathon : deux jours d’intense travail durant lesquels participants et participantes ont orienté leurs efforts sur la compréhension et la facilitation de l’utilisation de l’écriture inclusive, notamment via la création de dispositifs numériques. En effet, comme me le faisait remarquer Baki Youssoufou, mentor du hackathon: « La question qui me préoccupe, c’est comment les citoyens et citoyennes utilisent un outil technologique. Créer un joli outil, un bon outil, un outil utile ne suffit pas s’il ne rencontre pas sa communauté. Je pousse donc les différents projets à penser la communauté en créant l’outil, à bien orienter les fonctionnalités, le design etc. » Et c’est lors d’une des rares pauses que le président du réseau mondial de hackeurs et hackeuses Active Generation m’a fait part de son travail personnel face à l’écriture inclusive : « Avant, je ne remarquais pas vraiment cette invisibilisation de la femme dans l’espace public, dans le langage. Cette prise de conscience fait partie d’un tout, d’un processus par lequel je me défais petit à petit de cette “masculinité toxique”, comme on la qualifie. Cela fait cinq ans que je travaille dessus, l'avancement est lent. Mais l’écriture inclusive a son rôle à jouer dans ce processus. »

Les heures défilent et les multiples projets émergeant du hackathon se bonifient : ici, un site pour valoriser l’écriture inclusive et la francophonie auprès des écoles (en effet, l’écriture inclusive est souvent adoptée par les pays francophones sans que cela ne suscite l’hystérie dont fut traversé l’hexagone), là un traducteur dénommé Incluzore, similaire à Google Translate, qui adapte une phrase en proposant les diverses options de visibilisation du féminin... Raphaël Haddad se réjouit de la profusion d’idées et de la pluralité des profils : « En général, c’est un sujet qui est abordé par un prisme essentiellement militant. Là, on a à la fois des personnes qui sont des militants et des militantes, mais aussi qui découvrent cet enjeu. On a également des personnes qui apportent des compétences techniques. Pour nous c’était vraiment une grande inconnue de savoir si on allait être capable de mobiliser des designers, des designeuses, des développeuses et des développeurs. » Parmi la multitude des projets, l’un d’eux retient particulièrement mon attention de gameuse : « La disparition », un jeu vidéo d’aventures textuelles dans lequel on incarne une journaliste d’investigation enquêtant sur des disparitions de femmes. Comme me le présente Claire, game-designeuse : « En cherchant des indices et en résolvant des énigmes, on va apprendre les différentes règles de l’écriture inclusive. Notre but est de faire comprendre que l’utilisation de cette écriture permet de faire réapparaitre les femmes. C’est un cheminement, la notion n’arrive pas dès le démarrage du jeu. » La démarche de ce groupe ne s’arrête, d’ailleurs, pas à la linguistique : « Pour nous, l’écriture inclusive est un élément faisant partie d’un tout. Dans le jeu, nous voulons aussi aborder la disparition des femmes dans l’histoire, ou encore l’intersectionnalité… Le but est de visibiliser et de se rendre compte des différents mécanismes de disparition ou de discrimination des femmes dans leur ensemble. » Un projet ludique qui, comme pour beaucoup d’équipes, se voit perdurer bien au-delà du cadre du hackathon.

Dimanche, 20h00. Les visages affichent des mines fatiguées mais satisfaites. A l’heure des pitchs et des résultats, le hackathon aura déjà su se démarquer par sa dynamique d’apprentissage, de collaboration et de pédagogie. Cette atmosphère d'entraide vertueuse - « pas présente dans tous les hackathons, loin de là » me chuchote un développeur - ne signifie pas le dilettantisme, bien au contraire.  Comme me le fait remarquer Aline Mayard : « On a l’impression que les équipes sont très motivées pour continuer les projets. La majorité se projette, par exemple en ayant mis leur solution en ligne, ou en ayant acheté un nom de domaine… Je suis impressionnée par leur motivation ». Surtout, alors que « le langage structure et oriente notre pensée », le hackathon aura permis de sensibiliser les esprits quant à une démarche linguistique peut-être imparfaite, mais ayant le mérite de promouvoir plus d’égalité entre les hommes et les femmes. C’est en tout cas ainsi que me le décrit Antoine, développeur sur un des projets de traduction inclusive : « Quand je suis arrivé ici, je ne connaissais rien à cette écriture. J’en avais vaguement entendu parler via les médias, mais rien de plus. Je suis développeur, je participe à un maximum de hackathons : je me suis donc inscrit. Résultat : j’ai énormément appris, et pourtant j’avoue ne pas être très sensibilisé au sujet. J’ai compris l’importance de la démarche, et surtout j’ai réalisé qu’il y avait un gros potentiel d’innovations numériques autour de cette problématique. Il y a des belles choses à faire ». Et de conclure, le contentement aux lèvres : « Cela fait toujours plaisir quand tes compétences techniques servent une bonne cause ».

NDLR : félicitation, vous avez achevé la lecture d'un texte rédigé via l'écriture inclusive !

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