Guillaume Klossa : « Le prochain président de la Commission européenne doit être issue de la majorité europarlementaire »

Article publié le 5 janvier 2009
Article publié le 5 janvier 2009
À cinq mois des élections européennes, les voix qui demandent une politisation des institutions européennes pour les rendre plus démocratiques se multiplient à gauche et à droite. Bilan de la présidence française de l’UE et projections pour le semestre tchèque.

Nicolas Sarkozy menaçait d’exister en tant que leader européen à l’international pendant la présidence Tchèque de l’UE que nous venons d’inaugurer. Déjà, avec la crise dans la bande de gaza de fond, il vole vers l’Egypte en captant l’attention des médias par-dessus la primauté que devrait avoir l’actuel ministre des affaires étrangères de Tchéquie, Alexandr Vondra. Nous parlons avec , fondateur de l'ONG EUropaNOva et ex conseiller spécial pendant la présidence française de l’UE de Jean Pierre Jouyet, Secrétaire d’État français aux affaires européennes. Son bilan très positif de la présidence française de l’UE ne cache pas les difficultés que l’Europe doit affronter dans les prochains mois avec la République Tchèque à sa tête. Son témoigne également d’une conscience fine sur les petits pas que l’UE est en train de donner pour devenir l’acteur mondial de référence que nombreux citoyens souhaitent voir.

cafébabel : Quel est le bilan de la présidence française de l’UE ?

Guillaume Klossa : Son principal apport a été de remettre la politique au cœur de l’idée européenne et du projet européen. L’enjeu c’est, il y a des crises ? Alors, quelles sont les solutions que les européens peuvent apporter ? Le deuxième élément clé, c’est la confiance revenue chez les Européens pour agir sur le monde qui vient. Avec la crise géorgienne les Américains ont fait défaut pour la première fois et vous ne pouvez pas imaginer le choc psychologique que cela a provoqué à l’Est. On n’imagine pas l’impact que cela aura dans l’avenir immédiat. L’intervention des européens face aux Russes n’était pas du tout attendue. Ensuite, l’intervention conjointe pour contrer la crise économique et financière montre que les Européens sont de retour sur la scène internationale. On a le sentiment qu’on peut agir sur un monde en mutation.

cafébabel : Mais Sarkozy a brusqué Juncker, Merkel ou Topolanek. Pensez vous que la présidence française a beaucoup fait pour que dans le long terme la confiance mutuelle perdure entre les états membres et les hommes qui dirigent ces États membres ?

Guillaume Klossa : Je crois qu’on ne peut pas faire l’Europe sans les États. L’identité nationale et l'identité européenne sont complémentaires et Sarkozy pour la première fois a assumé cette double identité. Il a le sentiment que l’UE est le bon levier pour toute une série de problèmes que le niveau national ne peut pas résoudre seul. Il s’est mis dans sa fonction de président de l’UE en essayant de défendre les intérêts de l’Europe. Il a eu un coup de génie en faisant en dmandant au ministre des affaires européennes de passer la moitié de son temps à Bruxelles pour préparer la présidence et nouer des liens forts et personnels avec le Commission européenne, le Parlement, le Comité économique et social européen, et plus largement la société civile européenne et les décideurs politiques des Etats-membres pour pouvoir pendant la présidence s’appuyer sur un large réseau de soutiens. Ça lui a aussi permis de prendre petit à petit la mesure de ses fonctions et ses responsabilités. Après, il a du faire face à une période de crise extraordinaires : géopolitique, pétrolière, financière, matières premières, etc. Il fallait agir. Sarkozy l’a fait avec son tempérament, mais il a toujours obtenu le consensus des Européens. Sur une question aussi compliquée que le paquet climat, il a réussi à mettre les Européens d’accord, grâce au travail continu avec la Commission et le Parlement.

cafébabel : Pensez-vous que la présidence française était réellement contente de la présidence de cette Commission qui s’efface à chaque fois qu’il y a une crise ?

Guillaume Klossa : Il y a un problème depuis l’échec de la commission Santer en 1999. Un manque de confiance en elle-même. Jour après jour, elle reprend sa place. Je pense que ce qui sera décisif c’est la nomination du prochain président de la Commission européenne : et j’espère qu’il sera le résultat du vote des élections européennes. Si c'est le cas, Il aura une légitimité et un pouvoir accrus.

cafébabel : Vous voulez dire que si le parlement passe à une majorité de gauche, même si la plupart des gouvernements sont de droite ou de centre-droite, on devrait avoir un président de la Commission européenne plutôt à gauche ?

Guillaume Klossa : Je dis que le prochain président de la Commission doit être le résultat de la majorité au Parlement.

cafébabel : Mais vous savez que le Traité de Lisbonne n’est pas encore en marche…

Guillaume Klossa : La perspective est déjà tracée dans le Traité de Nice. Ce qui est clé, c’est que les grands partis du Parlement (conservateurs, socialistes, libéraux ou verts, et même les partis souverainistes) présentent chacun un candidat à la Présidence de la Commission. Le PPE a déjà un candidat, apparemment. Les socialistes ne sont pas loin, les verts pourraient en avoir un, etc… Le risque de politisation vaut le coup. Il faut que les partis politiques européens prennent leurs responsabilités.

cafébabel : Comment vous expliquez qu’après s’être rempli la bouche pour défendre le Traité de Lisbonne face à ses collègues et l’opinion publique et la réduction du nombre de commissaires dans la Commission, Sarkozy maintenant ait cédé face à l’Irlande et qu’à la fin on ait un commissaire par État membre, ce qui revient à dire un gouvernement avec une trentaine de ministres ?

Guillaume Klossa : Le Traité de Lisbonne est un bien commun. Les outils de politique étrangère sont là –avec un Haut représentant qui sera dans les faits un ministre des affaires étrangères de l'Europe avec des moyens considérables : 200 personnes du Conseil, 5000 de la Commission et un service propre avec un budget qui pourrait dépasser les 8,5 milliards d'euros-. Avec le Traité de Lisbonne, l’UE aura le premier service diplomatique au monde. Après, à titre personnel, sur le nombre de Commissaires j’aurai privilégié la formule de 15 commissaires pleins et 15 délégués, comme cela se fait au Royaume Uni, ou en France avec des ministres et des Secrétaires d’État, ce qui aurait donné le sentiment d’un exécutif resserré tout en permettant une représentation de tous les Etats membres.

cafébabel : Est-ce que cette présidence Tchèque vous fait peur ?

Guillaume Klossa : La préparation du s'est faite de longue date par la fameuse troika des trois pays assumant successivement la présidence du Conseil de l’Union européenne. Donc, la Tchéquie suivra un programme établi avec la France et la Suède pour 18 mois avec la Tchéquie et la Suède, mais elle devra également faire face à de nombreux impondérables à commencer par le conflit armé entre le Hammas et Irsael. Ce qui est également important ce sont les avancées avec le Traité. Sauf la Tchéquie et l’Irlande le Traité a été ratifié par 25 États. Le premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, s’est engagé à ce que celui-ci soit ratifié d’ici mars sachant que la cour constitutionnelle tchèque vient d’affirmer la compatibilité du Traité avec la constitution du pays. Il y a deux sujets particulièrement sensibles pour les Tchèques et les Européens : la relation avec la Russie, pour qu’elle soit non-frontale, et la relation avec les États Unis, qui doit être fondé sur un partenariat équilibré. Les européens doivent exister dans le monde, spécialement par rapport aux États Unis et à la Russie, et même les chinois, avec qui on a souvent la sensation de se faire rouler dans la farine.

cafébabel : Pensez-vous que dans les prochains mois des stridences nationalistes de la part des gouvernants européens puissent estropier la mise en marche du Traité de Lisbonne ?

Guillaume Klossa : Le risque du nationalisme en période de crise est toujours là. Ce qui compte c’est la qualité de la réponse européenne à la crise. Selon sa qualité, le risque sera plus ou moins fort. (Photos : Présidence de l’UE)