Guerres et migrations : L’Europe à la barre

Article publié le 10 février 2015
Article publié le 10 février 2015

Malgré les prix Nobel, les jolis mots et la volonté démocratique, l’Union européenne et ses États membres ont directement ou indirectement participé à l’embrasement de nombreux foyers de conflits dans le monde ainsi qu’au déplacement d’un grand nombre de populations. Une longue histoire faite d’intérêts et d’ingérence que nous vous racontons ici.

D’après un rapport publié en septembre par l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), au cours du premier semestre 2014, 330 700 demandes d’asile ont été effectuées dans le monde. Les Syriens sont les plus nombreux, avec un nombre de demandes plus de deux fois supérieur à celui de 2013 (48 000 contre 18 900). Viennent ensuite les Irakiens avec plus de 21 300 demandes d’asile, suivi par les Afghans (19 000 demandes) et les Érythréens (18 000 demandes). Quatre pays déchirés par la guerre et les régimes autoritaires qui veulent préserver un statu quo.

L’ancienne porte-parole de l’UNHCR (et actuelle présidente de la Chambre des députés), Laura Boldrini, dément ouvertement ces chiffres. Lors de la commémoration du 3 octobre dernier à Lampedusa, elle avait déclaré que la guerre en cours était « une guerre entre les migrants et la mer ». Comme si l'on pouvait attribuer à la mer une responsabilité quelconque. Les chiffres révèlent une toute autre réalité. Les conflits armés figurent parmi les principales causes d'émigration. Ces derniers génèrent des conditions si invivables que les migrants sont prêts à risquer leur vie dans de longs voyages dont l'un des passages obligés est la mer (tout comme le désert). Avec pour issue leur salut ou leur mort.

Le rapport montre aussi que plus de deux tiers des demandes d'asile ont été adressées aux 6 pays suivants : l'Allemagne, les États-Unis, la France, la Suède, la Turquie et l'Italie

Qui génère les conflits ?

Ces chiffres deviennent embarrassants quand on sait que les pays d'accueil sont eux-mêmes impliqués dans les conflits que fuient les demandeurs d'asile. En 2001, pour chasser Al-Qda d’Afghanistan, les Etats-Unis ont entraîné avec eux de nombreux États européens dont l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Roumanie. Même chose en Irak en 2003, qui verra beaucoup de pays européens embarqués dans la guerre menée contre le régime de Saddam Hussein.

En 2011, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Espagne et la Belgique ont participé à l’intervention militaire de l’OTAN en Lybie. Ces pays ont ainsi soutenu les forces locales pour renverser le régime de Kadhafi qui gérait des centres de détention pour migrants pour les empêcher de partir vers l’Europe. Human Rights Watch avait alors dénoncé les tortures et mauvais traitements subis par les détenus dans les prisons libyennes.

En marge du conflit, presque tous les migrants d’Afrique subsaharienne quitteront la Libye à cause de la guerre. D’après les témoignages de l’époque, Kadhafi aurait, par l’intermédiaire de ses milices, contraint les migrants à partir. L’objectif ? Les brandir comme une menace envers la France et l’Italie, qui redoutaient des arrivées massives de migrants sur leurs côtes. 

Guerres: qui les fait et qui les arme ?

En dehors de la responsabilité directe des États membres, l’industrie mondiale de l’armement a également contribué à l’escalade des conflits. Selon une étude menée par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) relayée par The Economist en mars 2014, au cours des cinq dernières années les cinq exportateurs majeurs d’armes – Amérique, Russie, Allemagne, Chine et France – ont satisfait les trois quarts de la demande internationale. En cumulant les exportations nationales, l’UE devient le troisième exportateur mondial d’armes.Les acheteurs sont généralement les mêmes personnes : des seigneurs de guerre, des bandes disparates, des mercenaires... Selon une étude réalisée en 2010 par le Réseau Afrique Europe Foi et Justice, une grande partie des armes de petite taille utilisées en Afrique proviennent de Chine, d’Israël et de plus de 20 autres Etats de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe).

Bombes neocoloniales

Entrent également en jeu les intérêts étroitement liés aux ressources. Prenons l'exemple de la France en Afrique occidentale. Au lieu de briser les chaines du passé colonial, les gouvernements français se sont engagés à soutenir les présidents, les luttes intestines et les guerres, dans le seul but d'assurer un accès privilégié aux ressources énergétiques iet aux matières premières du continent. La dernière ingérence importante de la France remonte à 2013, au Mali. L’intervention, avait été officiellement demandée par le président malien de l'époque Dioncounda Traoré pour se protéger des groupes islamistes.

D’après les observateurs internationaux, la coutumière « lutte contre le terrorisme » cache des intérêts principalement liés à l’exploitation de l’uranium. Si sur le plan militaire, les Français sont parvenus à contribuer à la reconquête des principales villes contrôlées par des groupes islamistes, l’intervention de Dominique de Villepin, ancien premier ministre français, sonne comme un avertissement. Dans une interview accordée au Journal du dimanche le 12 janvier 2013, de Villepin déclarait : « L’unanimisme des va-t-en guerre, la précipitation apparente, le déjà-vu des arguments de la “guerre contre le terrorisme” m’inquiètent. [...] Tirons les leçons de la décennie des guerres perdues, en Afghanistan, en Irak, en Libye. Jamais ces guerres n’ont bâti un Etat solide et démocratique. Au contraire, elles favorisent les séparatismes, les États faillis, la loi d’airain des milices armées. Jamais ces guerres n’ont permis de venir à bout de terroristes essaimant dans la région. Au contraire, elles légitiment les plus radicaux. » Si on refuse de croire les discours d'activistes et de pacifistes, on peut bien écouter la version d’un ancien premier ministre ?

Parmi les Nobels pour la Paix les plus controversés de ces dernières années figure celui attribué à l’Union européenne. A partir de la seconde guerre mondiale, les Etats européens se sont engagés dans un vaste processus de pacification et d’intégration continentale. Ils ont cependant failli dans leur rôle de porte-parole de la paix face au mythe de l’« exportation de la démocratie. Face à des intérêts économiques colossaux la loi des armes a prévalu. Et ce sont les couches les plus précaires des populations qui en ont fait les frais. Pour passer de citoyens à migrants, une semaine de bombardements peut suffire.