Guerre froide : Mensonges et PREJUGÉS 

Article publié le 28 juin 2014
Article publié le 28 juin 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

 « L’his­toire s’écrit par la plume des vain­queurs. » Une théo­rie scien­ti­fique au­jour­d’hui re­con­nue de tous. L’his­toire de la Tché­co­slo­va­quie du­rant l’entre-deux-guerres et la Se­conde Guerre mon­diale ne compte néan­moins pas de vain­queurs.

C’est l’his­toire de Juifs as­sas­si­nés, de Tchèques op­pri­més, ex­ploi­tés, et de Su­dètes ex­pul­sés. Ces dif­fé­rents groupes de po­pu­la­tions – sé­pa­rés du­rant des dé­cen­nies par le Ri­deau de fer – ont rap­porté leur vécu com­mun de ma­nière to­ta­le­ment dif­fé­rente, ce qui a en­gen­dré ac­cu­sa­tions mu­tuelles et pré­ju­gés. Ces in­ter­pré­ta­tions in­di­vi­duelles ont dû être cor­ri­gées conjoin­te­ment à la fin de la Guerre froide.

La fon­da­tion de la Tché­co­slo­va­quie après la Pre­mière Guerre mon­diale ouvre la voie aux conflits des na­tio­na­li­tés. Les ré­gions de Bo­hême et de Mo­ra­vie, ma­jo­ri­tai­re­ment ger­ma­no­phones, re­ven­diquent leur droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion, sou­hai­tant s’an­nexer à la Ré­pu­blique d’Au­triche al­le­mande ou ob­te­nir une po­si­tion au­to­nome en Tché­co­slo­va­quie. Le mi­nistre tchèque des Af­faires étran­gères Ed­vard Beneš, pour sa part, juge les ré­gions al­le­mandes to­ta­le­ment in­ca­pables de ges­tion au­to­nome. Une grève gé­né­rale s’en­suit, ré­pri­mée dans le sang.

Op­pres­sion et ra­cisme

À sa créa­tion en 1935 le Su­de­ten­deut­sche Par­tei (Parti al­le­mand des Su­dètes), dont l’idéo­lo­gie puise en par­tie sa source dans celle du Volks­kampf, rem­porte 68% des suf­frages su­dètes. En 1937, le parti as­sure fi­dé­lité à Adolf Hit­ler, qui le somme de re­fu­ser toute pro­po­si­tion de so­lu­tion éma­nant du côté tchèque dans le conflit des na­tio­na­li­tés. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles la France et le Royaume-Uni ap­prouvent le rat­ta­che­ment des Su­dètes au Reich. La ma­jeure par­tie d’entre eux sa­luent d’ailleurs l’an­nexion et les troupes al­le­mandes sont ac­cueillies avec joie dans de nom­breuses villes. Cela ex­plique plus tard la lé­gi­ti­ma­tion de l’ex­pul­sion des Su­dètes du côté tchèque. 

Le rat­ta­che­ment des ré­gions su­dètes au Reich fait perdre à la « Tché­quie res­tante » (Hit­ler)  en­vi­ron la moi­tié de son ter­ri­toire, ainsi que la ma­jo­rité de ses centres in­dus­triels. D’im­por­tants pro­blèmes éco­no­miques en dé­coulent, ainsi qu’une in­fé­rio­rité de la Tché­co­slo­va­quie face au Reich, qui mène à son oc­cu­pa­tion le 15 mars 1939. Le pro­tec­to­rat de Bo­hême et Mo­ra­vie est éta­bli, qui re­con­naît aux Al­le­mands la ci­toyen­neté, pas aux Tchèques. L’oc­cu­pant al­le­mand en­vi­sage de li­qui­der tous les op­po­sants au Reich et de dé­pla­cer ou même « dé­truire phy­si­que­ment »  tous les Slaves « purs ». Selon les nazis, seul un tiers de la po­pu­la­tion tchèque a une « va­leur ra­ciale », tiers pour le­quel on pro­cé­dera à une ger­ma­ni­sa­tion. Les nom­breuses exé­cu­tions de membres et par­ti­sans des mi­no­ri­tés per­sé­cu­tées et les morts dans les pri­sons et camps de concen­tra­tion al­le­mands portent le nombre de vic­times tchèques tom­bées sous le ré­gime nazi à 122.000 per­sonnes. Plu­sieurs mil­liers d’autres sont dé­pla­cées de force. La po­pu­la­tion tchèque est frap­pée de lourds im­pôts de guerre et d’ex­pro­pria­tions.

Ex­pul­sion et meurtre, une « jus­tice équi­table »

Afin de ré­soudre les pro­blèmes re­la­tifs à la na­tio­na­lité après la guerre, les Al­liés avaient pla­ni­fié dès 1942 un trans­fert des Al­le­mands en de­hors des fron­tières de la Tché­co­slo­va­quie. Cette dé­ci­sion n’était donc pas pu­re­ment tchèque.

Mal­gré la mise sous sur­veillance constante des par­ti­sans tchèques, un sou­lè­ve­ment éclate à Prague à la fin de la guerre, au­quel seule l’ar­ri­vée des troupes al­liées peut mettre un terme. Les groupes de par­ti­sans, qui ne se dis­persent pas, ex­pulsent du­rant les se­maines anar­chiques  qui suivent plus d’un demi-mil­lion de Su­dètes, in­cluant sou­vent mau­vais trai­te­ments, meurtres et atroces marches de la mort. La com­pli­cité de l’ap­pa­reil éta­tique à cette ex­pul­sion sau­vage (en tchèque « odsun ») a long­temps été contes­tée, mais la par­ti­ci­pa­tion de l’ar­mée est au­jour­d’hui éta­blie du côté tchèque. Après la mise sous contrôle du ter­ri­toire par l’ar­mée, l’ex­pul­sion or­ga­ni­sée par l’État pou­vait com­men­cer. Des camps de tra­vail sont construits, ser­vant de base pour le trans­fert. Des en­fants y vivent entre 1945 et 1948. Beau­coup y laissent la vie. Les dé­crets Beneš privent de la ci­toyen­neté tché­co­slo­vaque tous ceux qui en 1945 pos­sé­daient celle du Reich. En 1946, la Tché­co­slo­va­quie est un Etat eth­ni­que­ment ho­mo­gène. Trois mil­lions d’Al­le­mands sont ex­pul­sés et les vil­lages su­dètes sont rasés, comme s’ils n’avaient ja­mais existé.

L’éta­blis­se­ment de sta­tis­tiques claires concer­nant les pertes hu­maines liées à  l’ex­pul­sion s’avère très dif­fi­cile. Tan­dis que les es­ti­ma­tions al­le­mandes of­fi­cielles font état de 225.600 morts, les ex­per­tises tchèques avancent sou­vent un chiffre ex­trê­me­ment faible. En 1997, une étude menée par une com­mis­sion ger­mano-tchèque par­vient fi­na­le­ment à un bilan réa­liste de 30.000 vic­times.

Au-delà des sta­tis­tiques, l’avis gé­né­ral porté sur l’ex­pul­sion des Su­dètes dif­fère lui aussi com­plè­te­ment en Tché­co­slo­va­quie et en Al­le­magne ou en­core en Au­triche du­rant la Guerre froide, re­po­sant ma­jo­ri­tai­re­ment sur des ac­cu­sa­tions et des re­jets de res­pon­sa­bi­lité ré­ci­proques. Les his­to­riens tchèques tendent à sou­li­gner le sou­tien des Su­dètes au Su­de­ten­deut­schen Par­tei et à l’an­nexion, et à at­ti­rer l’at­ten­tion sur les atro­ci­tés com­mises par le Reich lors de l’oc­cu­pa­tion. Les Al­le­mands, eux, avancent le non-res­pect du droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion de la po­pu­la­tion en 1918 et la vio­la­tion des droits hu­mains lors de l’ex­pul­sion. Seules deux concep­tions sont ad­mises: l’ex­pul­sion des Su­dètes est soit une pré­co­ni­sa­tion, soit une ven­geance illé­gale. Au­cune autre pos­si­bi­lité n’est consi­dé­rée.

Le chan­ge­ment, une op­por­tu­nité de ré­con­ci­lia­tion ?

Lors des 25 der­nières an­nées qui ont suivi la chute du Ri­deau de fer, les his­to­riens tant tchèques qu’au­tri­chiens ou al­le­mands mènent enfin de nou­velles in­ves­ti­ga­tions. En col­la­bo­rant, ils par­viennent à un consen­sus in­ter­na­tio­nal et ob­jec­tif. L’ex­pul­sion des Su­dètes sur fond de Se­conde Guerre mon­diale est au­jour­d’hui condam­née de toutes parts, mais es­ti­mée ex­pli­cable. En 2013, une ex­po­si­tion na­tio­nale gérée à la fois par la Haute-Au­triche et la Bo­hême du Sud re­tra­çait l’his­toire de la Tché­co­slo­va­quie jus­qu’en 1945. Au ni­veau ré­gio­nal aussi, l’ou­ver­ture des fron­tières a per­mis une ré­vi­sion com­mune de l’His­toire. Ainsi, de nom­breuses vic­times de l’ex­pul­sion re­viennent sur les lieux de leurs an­ciennes ha­bi­ta­tions, dont seuls quelques pans de murs té­moignent en­core l’exis­tence. Elles y fixent des nu­mé­ros et des plaques por­tant leur nom, en sou­ve­nir de leur vil­lage dé­truit. Dans de nom­breux lieux, la po­pu­la­tion tchèque co­opère. À Glö­ckel­berg en Bo­hème mé­ri­dio­nale, un musée du sou­ve­nir de l’ex­pul­sion a été érigé sur le site d’un an­cien vil­lage al­le­mand.

L’Au­triche et la Ré­pu­blique tchèque ont une longue his­toire en com­mun. Pour en ga­ran­tir la vé­ra­cité et la re­pré­sen­ta­tion, il en va de ces deux pays de l’ho­no­rer en­semble.