Guerre d’Espagne : des plaies toujours béantes

Article publié le 19 juillet 2006
Article publié le 19 juillet 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La guerre civile espagnole éclate le 18 juillet 1936. 70 ans plus tard, la mémoire des horreurs passées ressurgit dans la politique espagnole.

Pourquoi trouve-t-on encore, dans un pays démocratique comme l’Espagne, des inscriptions franquistes dans les rues et sur les portes de maisons ? Est-il normal que le déboulonnage de la statue de Franco de l’académie militaire de Saragosse ne soit à l’ordre du jour que depuis depuis quelques mois ? [Le dictateur est mort en 1975] Comment justifier le fait que Francisco Franco et le fondateur de la Phalange José Antonio Primo de Rivera sont enterrés, avec tous les honneurs que cela comporte, dans un espace public aussi grandiose que la « pyramide » mortuaire de la Valle de los Caídos ? Ce monument avait été construit après la guerre, par des milliers de prisonniers républicains. Pourrait-on voir cela dans d’autres pays comme l’Allemagne ou l’Italie ? Comment se fait-il que 30 000 personnes soient toujours portées disparus et que l’on trouve encore des fosses communes aux quatre coins de la péninsule 70 ans après le coup d’Etat qui a plongé l’Espagne dans la guerre civile ? Pourquoi, après 30 ans de démocratie, les préjudices subis par les victimes de la répression n’ont toujours pas été réparés ?

La réponse à toutes ces questions réside dans un pacte du silence ou d’amnésie sélective. Les forces politiques l’ont traîné pendant toute la période de transition, afin de faciliter le passage délicat vers la démocratie. Cette situation a été exposée par l’eurodéputé conservateur Jaime Mayor Oreja lors d’une des dernières sessions au Parlement européen au début du mois de juillet. Non seulement l’ancien ministre de l’intérieur espagnol n’a pas explicitement condamné la dictature, il a aussi exprimé la nécessité d’éviter une « seconde transition » et de ne pas rompre l’esprit de « consensus constitutionnel. » Lors de la même session, le président socialiste du Parlement Josep Borrel a répondu, en condamnant le franquisme et a insisté sur certaines priorités : ne pas « discriminer dans la mémoire » certains épisodes douloureux et ne pas « s’enfermer dans le mensonge qui rassure, mais faire face aux vérités, qui éclairent. »

Tourner une page n’est pas synonyme d’oublier

Alors que certains refusent de l’admettre, les temps ont changé. La société espagnole ne craint plus un retour à l’autoritarisme. Les acteurs de la transition sont soit partis à la retraite, soit ont perdu leur influence sur la scène politique. Sans compter les acteurs de la guerre civile, qui sont quasiment tous au cimetière. L’argument qui voudrait sauvegarder le consensus démocratique aurait pu servir en 1977. Trente ans plus tard, ce point de vue, dépassé, alimente les nombreuses théories de la conspiration, du négationnisme, ou de la défense du franquisme. Rappelons-nous des paroles de l’eurodéputé polonais Maciej Gyertic, caractéristiques des années 1930. Lors de la même session parlementaire, il a fait l’éloge de Franco et a justifié le coup d’Etat du 18 juin 1936 comme la réaction à un « gouvernement communiste. »

Passer des mots aux actions

Aujourd’hui plus que jamais, c’est le moment de se remémorer le passé de la guerre civile. Il faut condamner, sans tergiverser, plus de 40 années de dictature franquiste, et réparer les dégâts psychologiques dont souffrent les victimes de la répression. Déclarer l’année 2006 comme « année de la mémoire historique » semble être un bon premier pas dans cette direction. Mais les actes symboliques ne suffisent pas. Avant la fin de l’année, le gouvernement de José Luís Rodríguez Zapatero, dont le grand-père avait été exécuté en 1936 par les troupes franquistes, devrait faire adopter une loi qui réhabiliterait de la mémoire historique, et confronterait les problèmes d’oublis sélectifs, que la démocratie espagnole se traîne depuis la transition.

La condamnation des criminels de guerre, dans les deux camps, et des éléments de la répression de la dictature n’est pas possible aujourd’hui, à la différence de ce qui s’est passé en Allemagne après la seconde guerre mondiale, ou plus récemment, dans le processus de lustration de la Pologne postcommuniste. En Espagne, les efforts dans la rédaction de la nouvelle loi doivent se focaliser sur les quelques aspects qui redonnent une dignité aux victimes, comme la localisation et l’identification des dizaines de milliers de disparus, ou l’indemnisations des victimes de répression qui vivent encore aujourd’hui. De même, il faut encourager la création d’un centre qui permettrait de comprendre et d’interpréter la guerre civile. Il donnerait les réponses objectives et indiscutables nécessaires, pour lever tout doute.

En définitive, la dignité et la vérité sont les seuls éléments qui peuvent clôturer une époque mouvementée, et permettre la cicatrisation des blessures latentes de la société espagnole.