Grève générale en Belgique : l'activisme derrière la « paralysie »

Article publié le 22 décembre 2014
Article publié le 22 décembre 2014

Ce lundi 15 décembre a eu lieu en Belgique la première grève générale depuis 1993. Elle figure l’apogée d’un plan de résistance sociale qui est passé par un cycle de manifestations et de grèves tournantes organisées par les syndicats dans tout le pays. Bilan de cette dernière action d'un mouvement qui s'élargit et gagne en influence.

À l’approche du 15 décembre, les médias ont mis la population en garde contre la « paralysie » dont le pays allait être la victime : fermeture totale de l'espace aérien, mise à l'arrêt du port d'Anvers, de la SNCB et des sociétés de transport régionales, annulation du ramassage des déchets, service minimum de la police et des hôpitaux... Or, si le terme de « paralysie » traduit bien le sentiment de l'usager obligé de rester à quai, il rend bien peu justice au mouvement qui fut précisément à l'origine de cette grande action : un mouvement particulièrement actif et mobilisateur, décidé à persévérer dans sa lutte contre les mesures anti-sociales prises par le nouveau gouvernement.

Retour sur un mouvement qui, malgré de vives critiques de la part de certains partis politiques et de fédérations d'employeurs, fait tache d'huile au sein de la population.

Droit du travail contre droit de grève?

Les dernières grèves ont été critiquées dans leurs fondements pour leur caractère dit « politique » : une grève « politique » serait une grève dirigée contre le gouvernement et les mesures qu'il annonce, par opposition à une grève organisée en entreprise pour faire pression sur un employeur. La question des limites d'une telle grève sur le plan légal a enflammé l'opposition, constituée aussi bien d'employeurs, d'entrepreneurs et de non-grévistes que de représentants politiques.

La mise en place de piquets de grève et de barrages bloquant l'accès aux zonings industriels et aux grands centres commerciaux a rencontré de vives protestations. Celles-ci émanaient aussi bien du rang des employeurs que de celui des non-grévistes et de certains partis politiques : si les grévistes choisissent de ne pas travailler, il est inadmissible qu'ils empêchent les autres de se rendre sur leur lieu de travail, comme les entrepreneurs et les travailleurs du secteur privé. Alain Destexhe (MR) s'est ainsi prononcé sur une limitation du droit de grève, tandis que le député du Parti populaire Aldo Carcaci a annoncé soumettre une proposition de loi qui vise à faire respecter le « droit au travail » pendant les jours de grèves. Le ministre de l'Intérieur, Jan Jambon, évoque quant à lui un « principe de proportionnalité » entre droit de grève et droit de travail qui légitime l'intervention policière en cas de non-respect de ce principe - ce qui autorise à se demander : à qui revient-il, dans ce cas, de juger du caractère justement « proportionnel » d'une grève ? N'est-ce pas la voie ouverte à l'établissement d'un régime policier ?

Certains voient en effet d'un mauvais oeil cette volonté de la classe gouvernante de légiférer sur la légimité d'une grève et d'en limiter la force par des mesures policières. Assurer un « droit du travail» les jours de grève reviendrait, selon eux, à la rendre innoffensive, et donc à supprimer le droit de grève sans le dire. Le recours moralisateur au « droit du travail en contexte de grève » est d'ailleurs jugé ambigu, si l'on se souvient que la grève est précisément un des seuls moyens de pression dont disposent les travailleurs pour défendre leur travail et les droits qui y sont liés. Une chose est sûre : dès lors que la légitimité démocratique d'un gouvernement est mise en cause - le gouvernement Michel veut imposer des mesures qui n'étaient pas reprises dans son programme éléctoral- la question des limites à imposer à la vindicte populaire devient particulièrement houleuse. 

Une mobilisation de grande ampleur

Si la dernière grève a ré-ouvert le sempiternel débat autour des limites du droit de grève et de son impact négatif sur une frange parfois précaire de la population, elle a également rencontré un soutien élargi et une sympathie parfois inattendue de la part de certains milieux. Une manière d'apporter son soutien aux grévistes consiste à faire la tournée des piquets de grève, pour discuter du mouvement, fraterniser et entendre les revendications portées par les uns et les autres. Le tout dans des conditions de confort aléatoires : les grévistes de chez Audi, portés par une délégation syndicale expérimentée, s'installent dans un véritable camp avec musique et hot-dogs, invitant les sympathisants à venir partager une soupe ou un coin de feu. Les piquets les plus modestes se limitent à quelques personnes, humblement armées de sifflets et habillées des couleurs de leur syndicat respectif : bleu, vert ou rouge. Mais tous sont présents à l'aube et passent la journée à faire le pied de grue dans le froid, manifestant bruyamment leur colère et leur détermination. Leur objectif : faire pression sur le gouvernement pour le forcer à une véritable concertation sociale.

Or ce lundi, le PTB (Parti du Travail de Belgique à l'origine du « plan cactus » de résistance sociale) n'était pas le seul à venir soutenir les grévistes : les mouvements citoyens Hart boven Hard et Tout autre chose, qui représentent plus de 1000 associations dans tout le pays, ont organisé une grande tournée à vélo des piquets de grève. À Bruxelles, ce sont plus de 300 personnes qui ont ainsi parcouru des kilomètres à vélo (40 pour les plus motivés) dans une ambiance conviviale, s'arrêtant à chaque piquet pour présenter leur mouvement, entendre les témoignages et manifester leur soutien par des discours et des... pyramides humaines.

Fait exceptionnel, certains commerçants et petits entrepreneurs se sont également joints à la grève par solidarité pour le mouvement. Des entrepreneurs flamands ont également écrit une lettre ouverte dans laquelle ils expliquent pourquoi ils soutiennent les grévistes. Pour le PTB, tout cela démontre le caractère général du mécontentement, que l'on ne peut plus minimiser en l'identifiant à une classe sociale ou à une communauté linguistique. C'est un signe positif pour l'avenir de la mobilisation.