Grèce : Syriza, le socialisme du XXIème siècle

Article publié le 6 novembre 2014
Article publié le 6 novembre 2014

Voyage à Athènes, à la découverte de Neolaia Syriza. cafébabel a mené son reportage au campus universitaire d’Exarchia auprès de la section des jeunes du parti de la gauche la plus radicale dirigée par Alexis Tsipras qui administre l’Attique et se porte candidat pour gouverner un pays éprouvé par la crise économique. Qui sont et à quoi pensent les jeunes de la gauche grecque ?

La route qui monte doucement vers la colline de Strefi s’appelle Temistokleurs et elle est aussi étroite que le canal où Temistocle a stoppé l’armée perse à Salamine. Nous sommes à Exarchia, bastion anarchique redouté d’Athènes et centre artistique et culturel qui échappe au contrôle du pouvoir constitué, tout du moins depuis 1973, lorsque le glorieux Polytechnique se rebellait contre la dictature des Colonels. Dans les rues de cette « zone franche » les peintures murales, les centres sociaux, les cafés, les librairies alternatives sont nombreux. Par contre, vous ne trouverez pas une banque. Ce n’est pas un hasard si les protestations de 2008 ont commencé sur la place principale après l’assassinat par la police d’Alexandros Grigoropulos âgé de 15 ans.

Si à quelques centaines de mètres un avant-poste de policiers protège le jeune siège du très critiqué PASOK (parti socialiste), on tombe aussi très facilement sur le siège de Neolaia Syriza, la section des jeunes de la formation d’Alexis Tsipras, astre naissant de la politique grecque et cauchemar de la troïka de Bruxelles (et des marchés). Le bâtiment est anonyme et un peu sordide. Il n’y a que les drapeaux du parti qui l’identifient politiquement et le différencient des groupes anarchistes ou antifascistes qui dominent le quartier. Rideau de fer baissé, des cadenas et un calme plat, nous n’entrerons jamais à  l’intérieur du siège 52 rue Temistokleus. Les jeunes militants sont en fait au campus universitaire d’Athènes. C’est ici que du 2 au 5 octobre a été célébrée la fête nationale du parti qui se porte candidat pour diriger la Grèce.

Néanmoins, la manière dont la jeune garde radicale mène ses actions accuse des « accidents de parcours » mais a le mérite d'offrir un aperçu du thérmomètre politique du pays. Place Syntagma, lors d’une chaude matinée, un cortège de très jeunes étudiants d'une école de musique proteste devant un cordon de police contre les récentes coupes dans les transports publics. « Après 5 ans de protestations la Grèce se radicalise à gauche », dit un jeune étudiant de médecine. Un peu plus loin, devant le siège du ministère de l’Économie, certains universitaires manifestent contre le gouvernement, tout en agitant les drapeaux du syndicat communiste PAME. La tension est palpable et l’atmosphère électrique. Aux abords du bâtiment, on aperçoit même les treillis de l’armée et un des militaires nous demande sur un ton agressif de lui montrer notre licence qui nous autorise à prendre des photos.

Rafraîchir la tradition communiste

À la station de métro de Panepistimio, nous faisons la connaissance d’Alexandros Zachiotis, notre contact. Cet étudiant de 25 ans a milité dans la jeunesse de Synaspismós, la principale composante de l’alliance qui a donné vie en 2004 à la coalition de Syriza (acronyme de Synaspismós Rizospastikís Aristerás) qui s’est transformée en un véritable parti en 2012. Pendant que nous marchons en direction du campus de l’Université Nationale, Alexandros nous explique de façon instructive que Neolaia Syriza est officiellement né en décembre 2013, dans une tentative de donner une connotation internationale et européenne à l’engagement contre la crise et de forcer l’opposition au modèle libéral par l’intermédiaire de la « solidarité entre nations et peuples en Europe ». 

Alexandros raconte avec passion et précision l’histoire du parti : « Syriza est la fille de la tradition communiste. Nous avons des points communs avec le KKE (parti communiste grec ndlr), mais eux sont de matrice staliniste et ont une politique très sévère et fermée sur les alliances. Ils critiquent tout et pensent détenir la vérité… D’après moi, l’action politique devrait en revanche porter  à un résultat, c’est pour cette raison que j’ai choisi Syriza », conclut-il. Et que signifie être un jeune militant d’un parti de gauche comme Syriza dans la société moderne ?  « C’est une question à laquelle nous essayons encore de répondre », avoue-il. « Nous, les jeunes,  essayons de prendre les choses positives de la tradition communiste et nous essayons de les rafraîchir. Notre objectif est de créer le socialisme du XXIème siècle. » On peut lire la même chose sur le manifeste officiel, disponible sur Internet.

D'Hugo Chavez à Evo Morales

Avec une pincée d’inconscience idéaliste, Alexandros cite les modèles de l’Amérique Latine d’Hugo Chavez à Evo Morales et parle de dépassement de la vision capitaliste actuelle, de la coopération et des droits civiques. Satisfait que nous soyons italiens, il cite même Gramsci, dont la pensée inspire le Centre Culturel Nicos Poulantzas, point de référence de la tradition marxiste grecque et l’un des pères de l’eurocommunisme. Mais pourquoi un jeune devrait aspirer à un nouveau socialisme en 2014 ? « Aujourd’hui beaucoup de jeunes ont obtenu un niveau d’études et de compétences qui pourraient être exploités d’une autre façon, il y a un énorme potentiel, le nouveau socialisme doit être basé sur la connaissance et les compétences. » 

En temps de crise, la Neolaia Syriza a aussi un rapport direct avec le territoire. « Avant d’être un parti Syriza était un mouvement. » Les militants en sont le « cœur battant » et contribuent avec une participation symbolique annuelle. Le modèle d’organisation est en revanche « hybride ». Le parti est doté d’un comité central à Athènes ainsi que d’autres petits bureaux dans les principaux centres du pays comme Salonique, Thessalonique, et Patras. « Nous essayons de donner une structure plus horizontale et de créer une plateforme d’information alternative en anglais pour informer les lecteurs à l’extérieur de la Grèce », ajoute Alexandros. Dans la structure, chaque aspect de la vie sociale est régi par un comité ad hoc. « Nous n’avons pas besoin de grands financements, il nous sert juste pour le festival. »

«Si tu n'es pas radical, tu ne peux pas faire la différence »

Nous arrivons juste à temps au campus universitaire pour assister aux derniers préparatifs. Les 4 jours de musique, culture et passion rappellent un peu les rituels de la fête de l’Unité italienne, et se concluront avec le discours final de Tsipras et l’intervention des « amis » européens,  Maurizio Landini de la FIOM (Fédération des employés et ouvriers de la métallurgie), et Pablo Iglesias du parti Podemos. Il y a également des éléments typiquement grecs, de l’hommage au célèbre chanteur Vassilis Tsitsanis, aux délicieux souvlákis grillés. Le parc pullule d’ateliers thématiques, de débats, d’expositions, de stands internationaux comme tenu en hommage à la Palestine et  même d'un espace réservé à quelques travailleurs, licenciés de certaines multinationales. « Alli̱lengý! » (αλληλεγγύη) répète une femme approchant la soixantaine qui tient le kiosque de la Gauche Européenne. Elle se félicitera de ma tentative de prononciation un peu maladroite. En grec, cela signifie solidarité.

Tous les bénévoles s’affairent. « Si nous voulons être uniques nous devons donner le meilleur de nous-mêmes. Nous ne sommes pas les meilleurs et nous ne détenons pas la vérité, nous voulons que les gens viennent ici et participent afin de leur montrer ce que nous faisons », dit Kiriakos, 20 ans, avec la spontanéité de quelqu’un qui se sent appartenir à quelque chose de positif et de grand. « Dans une période comme celle-ci, il faut être radical, si tu ne l’es pas tu ne peux pas véritablement faire la différence et changer l’état des choses. »

Zoon Politikon

Pendant que les premiers visiteurs entrent, le soleil commence à se coucher, mais notre attention se concentre sur la couleur violette qui domine une partie des installations. « Le rouge symbolise l’eurocommunisme et la révolution, le vert l’écologie et le violet  le féminisme », m’explique Aliki, membre du bureau central de Neolaia Syriza. « Nous nous occupons beaucoup des politiques de genre », poursuit-elle pendant qu’elle me montre l’exposition spécialement consacrée au féminisme.

Lorsque la fête bat son plein, on aperçoit toutefois des visiteurs plus âgés, nostalgiques de la génération des années 60. Pendant qu’ils nous demandent de participer à la réunion du TTIP, où interviendront des activistes italiens, français et allemands, nous en profitons pour nous faufiler dans le hangar du quartier général. Là, nous rencontrons Rania Svigou, la coordinatrice adjointe du bureau de communication du parti. Elle a tout juste la trentaine et s'est portée candidate aux élections européennes de mai dernier. Rania est l’exemple du renouveau générationnel symbolisé par Tsipras. Elle nous explique les stratégies d’un parti qui se porte candidat pour gouverner le pays et interagir avec Bruxelles avec « un compromis qui ne peut pas aller au-delà des réels besoins des gens ». Nous nous entretenons avec elle pendant une dizaine de minutes, puis nous posons calepin, enregistreur et appareil photo pour participer complètement à la fête. C’est peu, quatre jours pour découvrir les sentiments d’un peuple et faire un portrait de la jeunesse grecque avec le cœur qui bat à gauche, mais Aristote avait raison lorsqu’il observait ses concitoyens, ces éternels « animaux politiques ».

CET ARTICLE FAIT PARTIE D'UN DOSSIER SPÉCIAL CONSACRÉ A ATHÈNES DANS LE CADRE DU PROJET  EU-IN-MOTION, LANCÉ PAR CAFÉBABEL AVEC LE SOUTIEN DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DE LA FONDATION HIPPOCRÈNE.