Grèce : Pourquoi je voterai oui au référendum

Article publié le 3 juillet 2015
Article publié le 3 juillet 2015

[OPINION] Antonis Schwarz, l'un des membres fondateurs de vouliwatch.gr, une plate-forme qui permet aux citoyens et députés grecs d'échanger, nous explique pourquoi il votera oui, lors du référendum décisif du 5 juillet, qui demande d'accepter ou pas les propositions des créanciers.

Qu'est-ce qui a conduit à l'arrêt des discussions entre la Grèce et les institutions européennes ? Presque toute l'Europe désigne le gouvernement grec responsable d'avoir fait un pas en arrière.

Pourtant, les raisons de cette interruption sont peu claires et dépendraient de l'interprétation de quelques mots prononcés par Jeroen Dijsselbloem au ministre des Finances grec, Yánis Varoufákis, lors de cette réunion décisive de l'Eurogroupe du 27 juin, le soir où les négociations se sont interrompues.

Selon Varoufákis, Dijsselbloem est venu le voir pour lui faire remarquer que la dernière proposition faite par la Troïka à la Grèce était « à prendre ou à laisser ». Cette phrase peut donner lieu à une interprétation linguistique mais vu de l'extérieur, cela ressemble, pour moi, à une impasse dans les négociations. Suite à des mois de négociations, les créanciers ont certainement été lassés de l'amateurisme de leurs homologues et ont décidé de mener la barque avec pour intention de brider la volonté du gouvernement grec.

Rappel des faits : le gouvernement de Tsipras a été élu avec pour mission de négocier la fin des mesures d'austérité tout en gardant la Grèce au sein de la zone euro. Les institutions européennes n'avaient pas pour intention de faire marche arrière sur la question de l'austérité. Ainsi, le Premier ministre Tsipras pouvait dire oui à leur dernière proposition et commettre de facto un suicide politique. S'il dit non, cela se traduira immanquablement par une sortie de la Grèce de l'euro ou l'organisation d'un nouveau référendum (ainsi que de nouvelles élections dans la foulée). Ceci semble être le scénario le plus profitable pour lui et son parti.

Retard, filouterie et coup de poker

Avant de poursuivre cette succession d'événements, il faut noter qu'au cours des négociations, le gouvernement grec a très mal géré la situation. La rumeur courait que Varoufákis arrivait parfois une demie-heure en retard aux réunions de l'Eurogroupe consacrées au futur de son pays ou bien que le gouvernement grec envoyait plusieurs propositions de dernière minute de telle sorte que celles-ci ne pouvaient pas être étudiées.

Dès le début, le gouvernement grec aurait dû avoir une feuille de route claire pour les négociations : savoir combien de temps il accorderait aux négociations, sur quels sujets, et surtout, insister sur le fait que les négociations seraient conclues par un référendum afin de s'assurer du soutien de la majorité de la population.

Le référendum (ou plus correctement dénommé plébiscite – un référendum est convoqué par le peuple et non par les dirigeants politiques) était en soi la bonne approche. Personne ne doit perdre de vue le fait que la Grèce se trouve dans cette situation à cause des manquements qui incombent au modèle de représentation de la démocratie.

Des générations entières de Grecs ont eu la belle vie, rejetant toute responsabilité sur leurs élus. Ils n'ont jamais eu à endosser la responsabilité directe de leurs décisions. Cela a donné naissance à la forme moderne grecque de la démocratie directe, c'est-à-dire l'achat de votes en échange de postes dans le secteur public. Les Grecs ont désormais besoin de se rassembler derrière un but commun via un processus démocratique. Tous les autres procédés de prises de décicions manqueraient de légitimité.

Par conséquent, la bonne décision est négociée avec amateurisme et sans aucune réflexion annexe, ce qui pourrait s'apparenter à un coup de poker.

Ne pas oublier l'Histoire

Revenons maintenant au 27 juin.

Si Dijsselbloem a vraiment prononcé les mots dont Varoufákis se réclame, nous avons donc affaire à une énorme farce. Personnellement, je ne fais pas confiance à l'Eurogroupe qui manque de transparence et de contrôle démocratique. Je suis particulièrement méfiant à l'égard de Jean-Claude Juncker qui est responsable, d'un point de vue juridique, de l'évasion fiscale massive, au Luxembourg, de certaines des plus grandes entreprises grecques (aussi connue sous le nom de LuxLeaks).

Si Varoufákis a mal compris les propos de Dijsselbloem, nous sommes en revanche en présence d'un malheureux malentendu dont l'actuel ministre des Finances grec est responsable. Dans ce cas, la Grèce devrait retourner à la table des négociations avec une échéance précise et négocier le référendum comme étape ultime du processus de négociation.

Malheureusement, nous évoluons dans cette confusion. Quelqu'un ment et nous n'avons aucun moyen de savoir de qui il s'agit. L'un dans l'autre, le référendum est en marche tout comme l'est le contrôle des mouvements de capitaux. Des voix qui prononcent des discours radicaux émergent des deux camps et gagnent du terrain, sans aucune intention de se taire. À ce stade, nous dérivons tel un radeau sur l'océan, sans savoir si la prochaine étape sera les chutes du Niagara ou si nous serons finalement sauvés par nos partenaires européens.

Je voudrais maintenant faire une parenthèse et parler de l'histoire. Le peuple allemand, fier de son modèle qui a permis de dépasser son passé nazi, n'a jamais réalisé que sa richesse d'après-guerre est également due à l'Accord sur les dettes extérieures allemandes, dans lequel 50% de la dette a été effacée. L'Allemagne a en fait un terrible passif en ce qui concerne le remboursement de la dette. Elle a été déclarée en situation de faillite à deux reprises, après la Première et la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, l'Allemagne a également laissé la France mettre la clé sous la porte au cours des années 1870 à cause de prêts de guerre. Ainsi, la France a souffert pendant des décennies. 

Ceux qui ont oublié l'histoire sont condamnés à la voir se répéter. Selon les mots de Thomas Piketty, ceux qui souhaitent voir la Grèce sortir de la zone euro finiront dans les poubelles de l'histoire. La proposition faite par les institutions européennes laisse très peu d'espoir à la Grèce pour se sortir de cette impasse financière toute seule. En effet, cela prendra peut-être 50 ans à la Grèce pour rembourser sa dette. Pourtant, la  question est la suivante : pourquoi est-ce que cette génération ainsi que les suivantes devront se sacrifier pour des erreurs qu'elles n'ont pas commises ? La dernière proposition faite par les institutions européennes n'a pas pris en compte la question de l'effacement de la dette. La vision du problème est donc étriquée et il est impossible de voir au-delà des chiffres, ce qui empêche toute perspective d'une Europe unie basée sur la solidarité.

Le 'non', c'est le chaos

Toutefois, je voterai oui ce dimanche car nous n'avons pas vraiment le choix. La BCE met fin à son programme de prêts d'urgence, ce qui signifie que les banques pourront uniquement prêter ce que leurs clients déposent sur leurs comptes bancaires ou ce que les sociétés rapportent dans les banques. Et cela représente un maigre butin. Ce que beaucoup de partisans de la drachme oublient, c'est que cela prend au moins une année pour introduire une nouvelle monnaie. Au cours de cette année, la nouvelle banque nationale indépendante aura besoin d'au moins 20 milliards d'euros afin de pouvoir stabiliser les taux de change. Et cela représente une somme que, bien sûr, nous n'avons pas.

C'est aussi pourquoi Kostas Chrysogonos, député au Parlement européen et membre de SYRIZA, a adressé une lettre ouverte à Tsipras et aux autres dirigeants de SYRIZA afin que ceux-ci reconsidèrent leur soutien au camp du non. Abandonner l'euro via un véritable Grexit signifie par conséquent que l'économie grecque souffrira et que le pays sombrera vraisemblablement dans la violence pendant au moins un an.

Il est fort possible que nous ne soyons plus capables de payer nos importations, ce qui veut dire que l'économie en pâtira fortement. Le marché noir des euros se développera très certainement de manière considérable. Partant, nous sommes dépendants de l'argent des institutions européennes à court et moyen terme. Ces simples raisons sont suffisantes pour voter oui. Par ailleurs, la Grèce doit continuer à appartenir à la famille européenne et aux institutions internationales. Cet argument est d'une importance tout aussi équivalente. En effet, la Grèce a beaucoup gagné à être membre d'institutions internationales comme l'OCDE mais les Grecs ont tendance à l'oublier. À nos yeux, l'euro est la prison parfaite car nous ne pouvons pas quitter la zone euro sans une aide extérieure. De ce fait, nous ne devrions même pas penser à nous en y échapper. 

Il est fort dommage de voir les vieilles dichotomies entre gauche et droite resurgir à nouveau ces derniers temps. Cela montre combien de blessures ouvertes le pays compte. La Grèce est déchirée par son passé, son présent et ses espoirs pour le futur. 

La crise en Grèce a vu se renforcer les tensions internes aux partis politiques, à tel point que toute communication entre les parties semble s'être rompue (hormis les attaques visant à dénigrer son adversaire dans les médias). Ce qui manque cruellement est un esprit de coopération au sein de la société grecque et cela pervertit presque tout, y compris aux niveaux micro et macro de la politique. C'est pourquoi l'idée de non-appartenance à un parti politique déterminé est plus que jamais essentielle en Grèce. 

Nous voulons tous vivre dans un pays où l'Etat de droit est applicable à chacun, et sans exception, où la transparence est de mise dans les affaires publiques, où le service public fonctionne et n'est pas corrompu, et où un système d'imposition équitable existe pour les activités économiques afin de pouvoir créer des emplois tant attendus.

Les réformes nécessaires que le peuple demande ne sont pas quelque chose de farfelu. En effet, elles sont garanties par la Constitution.

En tant que Grecs, ce dont nous avons besoin, c'est d'acquérir la capacité d'aller au-delà des idéologies, de ressentir nos valeurs communes, d'avoir un regard différent, de rêver et de se sentir inspirés par la joie qui arrivera lorsque nous travaillerons tous main dans la main. Les humains ont les ressources nécessaires pour franchir la prochaine étape de leur évolution et dépasser ce système, si nous voulons bien nous en donner la peine. Ceci est vrai pour la Grèce ainsi que pour le reste de l'Europe.