Grèce : la petite Maria et les grands méchants médias

Article publié le 12 février 2016
Article publié le 12 février 2016

Ces derniers temps, les médias européens doivent faire face à beaucoup de choses. En Grèce, le climat politique et économique, devenu plus rude, n'arrange pas non plus leurs affaires. Mais la méfiance de nombreux lecteurs est en partie de leur faute.

On a déjà vu mieux question médias en Europe. En Allemagne, ils sont collectivement calomniés pour être de la presse mensongère, et dans de nombreux pays, ils se voient confrontés de plus en plus à la pression de l'État. Certes, l'action du gouvernement polonais maîtrise pour un temps les gros titres en raison de son imprudence, mais adopte en définitive des projets que d'autres gouvernements européens mettent également en place. Dernièrement, la Pologne a introduit une loi sur les médias très controversée, à savoir le fait que le régime ait son mot à dire quant à la nomination des nouveaux patrons des médias publics. Par ailleurs, l'ensemble de la branche médiatique se retrouve dans un processus de transformation dont le déroulement ultérieur reste encore vague.

Le paysage médiatique en Grèce connaît lui aussi des temps difficiles. Ces dernières années ont été compliquées, et ce à tous les niveaux : la fermeture scandaleuse de la chaîne de télévision grecque ERT, les aggressions sur des journalistes lors de manifestations (aussi bien par des manifestants que par la police), les tentatives de manipulation par des alliances politiques et économiques. À cela, se sont ajoutées des diminutions de chiffres d'affaires qui font que désormais, la plupart des sociétés médiatiques sont fortement endettées.

Depuis déjà quelques temps en Grèce, la méfiance à l'égard des médias se fait profondément ressentir, on avait pas besoin en plus d'une crise. On connaissait déjà les liens douteux avec des partis politiques ou des magnats de l'économie. De même que le très répandu « ton de boulevard » - populiste - n'a rien de nouveau. Durant les années de crise, il s'est néanmoins développé et c'est pourquoi leur crédibilité s'est autant ébranlée.

C'est plutôt rare pour la majorité des médias grecs de laisser place à l'auto-critique. Mais le simple fait qu'ils reconnaissent timidement ne pas avoir été à la hauteur quant à leur rôle en amont de la crise, les rend coupables aux yeux de nombreuses personnes. Où étaient les signaux d'alerte avant la crise économique ? Comment les finances de l'État ont-elles pu se retrouver dans une situation aussi critique, sans même que la presse ait tiré la sonnette d'alarme ? Et dans ce cas, à quoi les médias peuvent-ils bien servir ?

« Les tsiganes ne sont pas des gens civilisés »

Un exemple inquiétant du manque d'auto-critique réside dans le cas de la « petite Maria ». L'histoire est très simple : en octobre 2013, lors d'une descente dans un quartier gitan situé dans le centre de la Grèce, la police a découvert une fille blonde à la peau claire qui ne ressemblait pas tellement  à ses parents ni à ses frères et soeurs, qui eux, avaient la peau foncée. Une analyse ADN a révélé que la fille surnommée « l'ange blond » n'était pas leur enfant biologique. 

Et puis tout s'est enchaîné. Les journaux ont parlé d'un possible enlèvement (N'a t-on pas entendu parler il y a quelques années de ça d'une petite fille suédoise enlevée par ses parents pendant les vacances?, nda), les portails Internet insinuaient que les parents avaient obligé la petite Maria à faire la mendicité dans la rue (ou pire!)

Certes, quelques journaux ont conseillé de n'en tirer aucune conclusion hâtive, mais il s'agissait clairement d'une minorité. Par ailleurs, dans un consensus rare, certains journaux réputés ont participé au biais médiatique. Car l'histoire a confirmé ce que l'on a toujours su : les gens du voyage sont des criminels, sans scrupules, malins et dangereux. Tous les préjugés ont finalement été exaltés et pas seulement en Grèce. Toute l'Europe a eu vent de l'histoire. Le ton a peut-être été légèrement atténué, mais tout le monde a affirmé la même chose : les tsiganes ne sont vraiment pas des gens civilisés.

Un tournant défavorable

Jusqu'à la fin de la junte militaire en 1974, pas une fois les roms ont été reconnus comme des citoyens grecs. Leurs pièces d'identité les identifiaient comme des « apatrides d'origine tsigane ». Néanmoins, malgré cette reconnaissance, leur situation ne s'est que très peu améliorée dans le pays. Une partie des roms habite dans des ghettos hors des centres urbains ou dans des cités reculées, souvent dans des conditions précaires. La plupart du temps, ils gagnent de l'argent en faisant les saisons, en bénéficiant des aides sociales ou en faisant la mendicité, mais la majorité des foyers doit se débrouiller avec un revenu, bien calé en dessous du seuil de pauvreté.

La marginalisation sociale n'est évidemment pas sans conséquences. La pauvreté et le manque de perspectives ne font jamais bon ménage, si bien qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que les gitans sombrent dans la criminalité. Ainsi, les descentes dans les cités tsiganes, comme celle où la petite fille a été retrouvée, sont justifiées en invoquant ces mêmes activités criminelles. Que ces raids reposent sans cesse sur de maigres éléments juridiques et qu'ils soient perçus par les tsiganes comme des sanctions collectives, n'est qu'un petit détail de l'histoire, qui est à peine abordé. 

Le drame au sujet de la petite Maria, qui entre-temps a été confiée aux soins d'une organisation de protection de l'enfance, a pris après quelques semaines une tournure inattendue. Grâce à une action de recherche internationale, la police grecque a pu retrouver la mère de la fille : il s'agissait d'une gitane bulgare qui, en raison de sa pauvre condition, était dans l'incapacité d'élever un autre enfant. Ce sont donc les deux tsiganes grecs qui se sont occupés de la petite fille et l'adoption n'a pas été légalement inscrite au registre.

Silence glacial

Pas d'enlèvement donc, une falsification de documents certes, mais aucune activité criminelle manifeste. Et en plus de ça, l'enfant était elle-même gitane. On ne pouvait pas faire plus embarassant que ça pour les médias - comme on ne pouvait pas dévoiler davantage au grand jour les stéréotypes xénophobes profondément enracinés à l'égard des gens du voyage.

Cependant, il n'y a encore eu aucune auto-critique de faite par la presse à propos de l'histoire. Mise à part quelques louables exceptions, la majorité des médias ont choisi la solution facile : se taire. Les tous derniers éléments ont été dévoilés sobrement, on a par ailleurs tout simplement essayé d'oublier l'histoire. Qu'une communauté marginalisée, sans pouvoir réellement se protéger, soit la cible des médias a bien évidemment rendu la chose plus facile.

Le dernier chapitre provisoire sur l'histoire de la petite Maria a vu le jour en novembre dernier : un tribunal a déclaré le couple tsigane non coupable de faits d'enlèvement, mais l'a condamné, en raison de faux documents et de parjure, à une liberté conditionnelle. Maria est toujours sous la garde de l'organisation de la protection de l'enfance. Le flux d'informations quotidiennes a fait oublier le manque de déclarations de la part de l'ensemble de la presse, rien n'a été dit quant au rôle contesté du panel médiatique.

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Cet article fait partie du projet East Side Stories qui a vocation à déconstruire les clichés décochés contre l'Europe méridionale et donc d'éviter de sombrer dans le côté obscur de la force.