Grèce-Albanie : comme un aimant

Article publié le 14 juin 2012
Article publié le 14 juin 2012
Un nombre croissant d’immigrés albanais quittent la Grèce ébranlée par la crise pour rejoindre leur terre natale. Parmi eux Ndricim et Vladimir qui, de retour au pays, tentent de monter un café internet. Un véritable défi pour les deux frères car l’Albanie, elle aussi, est frappée de plein fouet par des problèmes économiques.

Le soleil décline sur Elbasan, une ville du centre de l’Albanie. Assis sur des chaises en plastique, Ndricim et Vladimir profitent des derniers rayons de soleil devant le chantier de leur café internet. Situé en périphérie d’Elbasan, le bâtiment, récemment doté d’un étage, symbolise leur nouvelle existence. Tous deux ont investi une part importante de leurs économies dans ce projet, mais le café peine à attirer les clients. Il y a six mois ces deux frères ont décidé de quitter la Grèceéprouvée par la crise pour retourner dans leur pays natal.

L’histoire de leur immigration commence en 1991, peu après la chute du bloc soviétique. Comme des milliers d’Albanais, Ndricim et Vladimir partent tenter leur chance en Grèce, alors pays de cocagne. Après dix jours de marche à travers les montagnes, ils franchissent la frontière gréco-albanaise. Leur intégration au sein de la diaspora la plus importante de Grèce sera rapide.

Vladimir et Ndricim sont aujourd’hui âgés de 41 et 38 ans. Face au coucher de soleil, ils se remémorent avec nostalgie leurs débuts difficiles : « A notre arrivée en Grèce, nous avons connu de vraies galères. Nous dormions dehors car personne n’acceptait de louer d’appartement à des immigrés fauchés. Heureusement, par la suite, notre situation s’est améliorée, nous avons appris à vivre sans crainte et nous avons finalement mené une existence normale. Nous avions un logement, un travail, une voiture, nos enfants étaient scolarisés, bref des perspectives d’avenir s’ouvraient à nous. » Ndricim et Vladimir vivaient à Spata, une banlieue d’Athènes bercée par le vrombissement des avions. Ndricim travaillait d’ailleurs comme ouvrier bétonneur sur le chantier de l’aéroport d’Athènes. Quant à Vladimir, il fut d’abord salarié dans une entreprise de construction, avant d’être embauché par une compagnie d’assurance.

Retour à la case départ pour les immigrés albanais

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Selon les chiffres de la chaine télévisée albanaise News 24, près de 1200 Albanais ont quitté la Grèce depuis début 2012. Vladimir et Ndricim racontent comment la crise grecque s’est esquissée progressivement : d’abord à travers un chômage partiel puis une réduction drastique des salaires. Avant son départ, Vladimir ne pouvait plus payer le loyer de son appartement. Sa compagne fut contrainte d’accepter un travail au noir : empaqueter téléphones portables et pâtes alimentaires pour 3€ de l’heure. Dans une impasse économique, Vladimir a finalement décidé de rentrer dans son pays natal. « Mes enfants se sont fortement opposés à ce retour car ils ont grandi avec la culture grecque au quotidien. Jusqu’alors ils n’avaient effectué que de rares voyages en Albanie pour rendre visite à leurs grands-parents. Jamais il n’avait été question de s’y installer. »

A présent les enfants de Vladimir rencontrent des difficultés pour s’intégrer. A l’école, les problèmes linguistiques s’accumulent. Alors qu’ils devraient parler albanais comme leurs camarades, les enfants de Vladimir ont conservé le grec comme langue d’échange. A plusieurs reprises, l’enseignante a même exigé des parents qu’ils interdisent à leurs enfants de parler grec à l’école.

Lorsqu’ils vivaient encore en Grèce, les deux frères avaient entamé des travaux à Elbasan pour construire leurs propres maisons. Bâtir soi-même sa maison constituait le rêve de nombreux émigrés. Tout comme l’espoir de revenus réguliers et d’un essor économique de l’Albanie. Espoirs déchus. Ndricim a terminé l’étage de sa maison, mais Vladimir ne dispose que d’un sous-sol. Après un retour forcé, nombreux sont ceux qui, comme les deux frères, n’habitent que des moitiés de maisons.

« Nous avons quitté la Grèce pour commencer une nouvelle vie en Albanie, mais sans travail rien n’est possible. »

Le retour des deux frères rime avec désillusion. Même au sommet de l’État, le Premier ministre Sali Berishaavait nourri de l’espoir dans ces immigrés, convaincu qu’ils investiraient en Albanie l’argent épargné en Grèce. En raison d’une perte de confiance dans le système bancaire grec, nombre d’entre eux avaient en effet placé leur argent en Albanie. Et jusqu’en mai 2012, ces économies représentaient 510 millions d’euros. Mais à cause de la situation économique désastreuse, la plupart ont utilisé leur épargne pour faire face aux dépenses quotidiennes. De plus, le retour de ces immigrés a pour conséquence un afflux sur le marché du travail d’une main d’œuvre plus qualifiée au détriment des Albanais moins qualifiés restés au pays.

L’an passé Ndricim n’a travaillé que deux mois. « Nous avons survécu grâce à nos économies » avoue-t-il. Depuis peu, il effectue un travail au noir pour une entreprise de construction à Elbasan. Il gagne une misère en comparaison de son salaire grec.

Un café internet et un champ de haricots

L’augmentation rapide du chômage des jeunes accable l’économie de l’Albanie. Dans ce pays, le taux de chômage (13%) est certes inférieur à celui de la Grèce voisine (21%), mais la crise grecque a de nombreuses répercussions sur les Albanais. Nombre de chantiers sont en suspend, à la campagne les pannes de courant sont fréquentes, les routes de piètre qualité, et le prix des denrées alimentaires et de l’énergie ne cesse d’augmenter. Depuis début 2012 et pour la première fois depuis deux ans, les exportations enregistrent une baisse. En cause : la situation économique très fragile de l’Italie.

Pour ne pas sombrer dans la pauvreté, les deux frères vont de l’avant. En plus de son café Internet, Vladimir cultive un champ de haricots dans le village de son enfance. Mais parviendra-t-il à vendre ses légumes sur le marché local ?

Ndricim n’attend qu’une chose : faire sa valise et retourner en Grèce. « Si mon employeur grec m’appelle, je fonce en direction d’Athènes. Là-bas, je gagne 50 à 60€ par jour contre 15€ seulement en Albanie. Ça n’a aucun sens de rester ici. » Mais il ne veut pas faire subir à sa progéniture un nouveau déménagement, « car on ne joue pas avec l’existence des enfants. »

Tandis que le soleil se couche, Vladimir s’ouvre une nouvelle bière. Demain les deux frères poursuivront les travaux dans leur café internet. Pour l’heure, c’est l’unique espoir à l’horizon.

L’auteur de cet article, Eckehard Pistrick, est membre du réseau n-ost qui regroupe des correspondants de l’Europe de l’Est.

Photos : Une (cc) jiuck/flickr ; Texte : Elbasan (cc) santacroce/flickr et Sali Berisha (cc) primeministergr/flickr