Gotovina : le mythe s'effondre ?

Article publié le 9 décembre 2005
Article publié le 9 décembre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ante Gotovina, le général croate poursuivi pour crimes de guerre durant le conflit en ex-Yougoslavie a été arrêté jeudi dans les Canaries espagnoles. Un événement inattendu qui pourrait accélérer le processus d’adhésion de Zagreb à l’UE.

Carla Del Ponte, procureure générale du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), une juridiction ad hoc créée en 1993 par les Nations Unies et basée à La Haye, doit se réjouir de cette arrestation. Le gouvernement croate lui ne peut lui qu’être soulagé, conscient que de sa collaboration active avec le TPIY dépend son avenir dans l’UE. Après avoir poursuivi les représentants du régime communiste, les Croates durent demander des comptes aux anciens leaders nationalistes, dont beaucoup furent accusés de crimes de guerre par le TPIY. Néanmoins, à l’instar d’autres Etats de l’ex-Yougoslavie, il est plus facile de se défaire d’un chef d’Etat communiste que d’un héros national.

150 Serbes assassinés

Ante Gotovina est né en 1956 sur l’île de Pasnam, non loin de la ville de Sibenik sur la côte Adriatique. A 16 ans, il quitte le foyer familial et travaille comme matelot. Il s’engage ensuite dans la Légion Etrangère en France, travaille pour des services de sécurité privés et se forme dans des unités paramilitaires en Argentine et au Guatemala. En 1991, ce citoyen français retourne en Croatie pour faire carrière dans l’armée. En l’espace d’un an, il devient général. Son plus grand succès ? L’opération « Oluja » (Tempête) en 1995 qui met fin à l’enclave serbe de Krajina, dénommée « République serbe de Krajina ». Suite à cette offensive, la Croatie reconquiert le tiers de son territoire, occupé depuis 1992 par Belgrade. D’après le TPIY, 150 Serbes seraient morts pendant cette opération, 200 000 Serbes ayant fui avant l’arrivée de l’armée croate. Dès lors, le général Gotovina incarne le héros national croate.

En l’an 2000, à la suite des élections présidentielles, Gotovina est limogé par le nouveau président Stjepan Mesic. A peine un an plus tard, en 2001, le TPIY l’accuse de crimes de guerre perpétrés pendant la manœuvre militaire « Tempête ». Depuis, il est en fuite et personne ne sait où il se cache. Mais le jury de La Haye n’est pas le seul à s’intéresser à Gotovina : un tribunal français l’a déjà condamné à 5 ans de réclusion pour vol. Et les dirigeants politiques croates ont toujours promis d’aider à sa capture. Sans résultat.

L'adhésion avec l'UE accélérée ?

15 mars 2005, coup d’éclat : l’UE annonce qu’elle repousse les négociations avec Zagreb. Quelques jours auparavant, la procureure générae chargé d'instruire le dossier, Carla Del Ponte, avait insisté sur le fait que la Croatie ne collaborait pas pleinement avec TPIY dans la recherche de Gotovina. Le 20 septembre dernier, lors d’un entretien avec le quotidien britannique Daily Telegraph, Del Ponte incrimine l’église catholique romaine pour cacher Gotovina dans un cloître franciscain en Croatie. En ajoutant que le Vatican ne coopère pas de manière suffisante avec le tribunal. Le Vatican, ainsi que le représentant de la conférence épiscopale de Croatie, Anton Suljic, réfutent ces insinuations.

Début octobre, Carla Del Ponte change soudainement de discours. Alors que le 1er octobre encore, elle reprochait encore son inaction au gouvernement croate, elle déclare le 3 octobre sa satisfaction devant la pleine collaboration de Zagreb avec le TPIY. La voie des négociations avec l’UE pour une éventuelle adhésion est ouverte. Détail et non des moindres : il est probable que l’Autriche aurait empêché l’ouverture des discussions d’accession de la Turquie – décidées en même temps – si celles avec la Croatie avaient été bloquées. On présume aujourd’hui que Carla Del Ponte savait, et ce dès le mois d’octobre, que Gotovina se trouvait en Espagne.

Une pression croissante pèse désormais sur la Serbie pour qu’elle intensifie sa coopération avec le TPIY afin de retrouver les deux criminels de guerre inculpés de génocide Ratko Mladic et Radovan Karadzic. Il est possible par ailleurs que le gouvernement de Zagreb connaisse des troubles au sein de sa population : pour nombre de Croates et pas seulement ceux qui vivaient dans l’enclave de Krajina, Gotovina reste un héros. Les 4 et 5 août derniers, le 10ème anniversaire de l’opération « Tempête » a été célébré avec fastes à travers tout le pays. Qu’arrivera- t-il alors si à l'issue du procès de Gotovina la libération de Krajina est qualifiée de crime de guerre ?