Google Translate peut-il tout traduire ?

Article publié le 14 avril 2010
Article publié le 14 avril 2010
Une expérience du média britannique BBC utilise l'outil Google Translate pour dépasser les frontières de la langue et réaliser l'utopie du « village global ». Les résultats sont encourageants, mais l'heure du « tout traduit » n'est pas pour demain.

La langue officielle de l’Union Européenne ? L’anglais. Voyager en Europe sans parler la langue de Shakespeare ? Impossible. Contre cet état de fait, la BBC, le média le plus puissant au monde en terme de revenu et de téléspectateurs, vient de réaliser une expérience intitulée « super power », (« super pouvoir »), avec comme objectif avoué, selon Hernando Alavrez, rédacteur aux infos de BBC Monde, d’« abattre la barrière de la langue pour créer une communication globale, et de parvenir à connecter des gens venus du monde entier ». Tout un programme ! « Ce fut recréer une tour de Babel », relate son collègue Roberto Belo Rovella : « Une folie. Nous avons cherché à recréer en quelque sorte une tour de Babel. Avec la technologie, nous défions la barrière des langues, quelque que soit l’endroit d’où l’on vient ».

Traduction sans frontières

©malias /FlickrEn quoi a consisté cette expérience pour le moins ambitieuse ? L’objectif était de mettre en contact des gens venus de différents endroits du monde en utilisant les outils de traduction simultanée. « On a utilisé Google comme on aurait pu utiliser un autre instrument », affirme Rovella. En fait le service mondial de la BBC avait choisi 7 langues à traduire : le chinois, l’indonésien, le swahili, le portugais, l’espagnol, l’anglais et l’arabe:  « Nous voulions que soit possible l’interaction entre quelqu’un qui parle l’arabe et quelqu’un qui parle l’anglais. Nous avons choisi ces langues, nous aurions pu en choisir d’autres comme le russe, mais nous n’en avions ni le temps ni la latitude, et c’est avec ces langues que nous nous sommes mis à travailler. » Qui plus est, divers services de la BBC mondiale, comme la BBC arabe, se sont donné rendez-vous à Londres pour travailler ensemble et rassembler les locuteurs du monde entier dans l'imposant Shoreditch Town Hall, au cœur de Londres.

L’objectif est clair : utiliser les outils internet, comme Google translate, pour concrétiser l’idée de « village global » théorisée par le sociologue Marshall McLuan, dans laquelle des locuteurs des quatre coins du monde pourraient communiquer et se comprendre. La BBC a aussi eu recours à d’autres moyens numériques, comme des webcams, pour mettre en contact des blogueurs parlant différentes langues.

Quel message les gens envoient-ils quand ils savent qu’ils ont la possibilité de s’exprimer dans un langage universel ? « Il y a eu de tout », explique Rovella. Certains ont demandé la libération des prisonniers politiques cubains, d’autres se félicitaient remarquaient que l’expérience était intéressante et que c’était une bonne idée de tenter une communication globale. Alvarez, quant à lui, affirme que les utilisateurs n’ont pas eu de conversations profondes, mais qu’ils ont pu se saluer, se voir, commencer une conversation basique et que l’expérience est positive en cela ; les gens « étaient contents de participer », signale le directeur de BBC monde. Il ajoute qu’au total ils ont reçu près de 12 000 messages.

Une langue désincarnée

©Doeki /FlickrQuelles conséquences peut avoir l’utilisation des logiciels de traduction sur les services d’information comme ceux de la BBC ? Selon Alvarez, les conclusions de l’expérience n’ont pas encore été tirées. BBC monde n’a pas de traducteurs officiels, mais des journalistes qui travaillent sur le terrain (collaborateurs, correspondants) et qui envoient leurs infos de tous les coins du monde. « Ce n’est pas une simple traduction de l’anglais, nous créons notre propre contenu », explique Rovella à propos de BBC monde. « Parfois, nous nous servons de contenu en anglais de certains collègues, car si le sujet est déjà traité, on ne va pas tout recommencer, mais nous ajoutons une touche personnelle pour s’adapter à la culture locale », clarifie Rovella. Ouf ! La BBC n’a pas encore dans l’idée de remplacer ses journalistes par des logiciels de traduction…

Car le principal problème des outils de traduction simultanée, c’est qu’ils ne savent pas donner le sens culturel des expressions. Par exemple comment se fait-il qu’on ait comme traduction du proverbe espagnol « en abril aguas mil » ce très plat « In April, thousands of water » en anglais (littéralement en français : « en avril, mille eaux ») ? Ou encore « estar en las nubes » traduit par « to be in the clouds » : en Français, on est malheureusement pas réellement dans les nuages; on a juste la tête en l’air ! Ce ne sont pas les mots les véritables défis de notre ère sinon quelque chose de beaucoup plus enraciné : le sens dont chaque mot, chaque expression, chaque ton de voix, est le véhicule dans chaque région du monde, et qui constitue la véritable barrière culturelle. Sur ce point, la technologie et l’Union européenne, en pleine croissance, ont tous les deux encore beaucoup de chemin à parcourir.

Les analyses de l’expérience peuvent être consultées sur le blog des rédacteurs du département espagnol de BBC monde, dans l’article : « Vous ne parlez pas anglais ? Quelle affaire ! », signé Hillary Bishop.

Photos:  ©Alex is late /Flickr, ©malias / Flickr, ©Doeki /Flickr