Good bye, vieille Allemagne

Article publié le 1 décembre 2003
Publié par la communauté
Article publié le 1 décembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le géant allemand est en crise. Si le pays souhaite redevenir puissant, il doit changer. Alors l’Europe pourra en profiter.

« Good Bye Lenin »* est un film riche en contenu avec des scènes surprenantes. Alex, le personnage masculin principal et son amie Lara, une jeune infirmière russe, sont assis au milieu d'un bâtioment délabré, un taudis qui a échappé aux grues de démolition. Ils fument un joint et regardent les étoiles dans le ciel.

Bien que ce bâtiment soit sinistre, il renferme beaucoup d’espoir. Les jeunes de Berlin, qui entourent Alex et Lara essaient de tirer le meilleur de leur situation et transforment cette ruine en terrain de fête. On peut y voir des formes incohérentes et bigarrées qui s'activent dans la batîsse. La scène est pleine de vie. Un peu absurde mais quelque part comique. La caméra s'éloigne lentement et laisse les deux jeunes gens seuls. Cette dernière image reflète parfaitement l'état actuel de l'Allemagne. Partout où l’on regarde, on s’aperçoit que les modèles de société de la vieille République fédérale sont abandonnés et qu’une nouvelle identité allemande se construit.

Une marmite bariolée

Situé au cœur de l’Europe, le géant n'est plus tel que les autres pays le croient. L'Allemagne que l’on connaît avec ses jardins ouvriers, ses grandes voitures impeccablement nettoyées et source d’un flux de riches touristes fait depuis longtemps parti du « passé ». L'Allemagne est un pays plus varié, multiculturel et dynamique que ce que pensent la plupart de ses voisins. Le pays ressemble aujourd’hui à un patchwork unique en son genre : le Sud est riche, l'Est est pauvre. Berlin, la capitale, attire un grand nombre de jeunes et d’artistes du fait de sa situation géographique au centre de l'Europe et des prix attractifs. C’est l'une des grandes villes les plus fascinantes d'Europe. Et malgré la résistance de l'opposition conservatrice, les Allemands prennent petit à petit conscience que leur pays est devenu un pays d'immigration : de plus en plus d'immigrants de la troisième génération se font une place au sein des médias allemand. Des comiques turcs comme Kaya Yanar ont leur propre émission de télévision. Les scores d’audience de ces émissions, comme ceux d’autres émissions comiques sont élevés. Les Allemands peuvent à nouveau rire, et se moquer d’eux même.

Des problèmes géants

Mais si les défauts de la vieille Allemagne disparaissent, ses attraits aussi. La grandeur de l’Allemagne se mesure à celles de ses problèmes. Le bon élève de l'Europe s'est transformé, en particulier du point de vue économique, en cancre. Le niveau de vie élevé des années 60-70 exige son tribut : l’ogre allemand a eu une indigestion, qui le force à prendre quelque repos.

Il est passé à côté des développements économiques modernes et se remet à peine, très lentement, sur pied : les efforts de réforme sont pesants et longs. Des groupes de pression, qu’il s’agisse des syndicats ou des entrepreneurs, veulent garder leurs acquis et freinent l’évolution du pays depuis des années. L'Allemagne se trouverait-elle au bord du gouffre ?

D’un point de vue économique, l'Allemagne ne représente plus un concurrent menaçant. Qu’en est-il de la célèbre fierté nationale allemande? Différents scandales -comme la récente affaire d'antisémitisme concernant un député du Bundestag, Hohmann**- et des phénomènes sociaux structurels –comme la forte implantation de l’extrême droite dans les nouveaux länder [de l’est]- montrent que ces préoccupations n’ont pas disparu. La conscience historique de l’Allemagne est toujours hantée. Pourtant les Français, les Italiens, les Hollandais ou les Tchèques n’ont plus rien à craindre de l'Allemagne. Et pas seulement parce que l'équipe de foot nationale joue en deuxième division.

Où sont passées les visions ?

« L'Allemagne a appris de son histoire ». Cette phrase a été maintes fois répétée par la classe politique allemande. Aucune autre phrase ne décrit aussi clairement la réalité politique actuelle. Le pays doit remercier des visionnaires tels qu’Adenauer qui a agit pour un rapprochement avec l'ouest, Willy Brandt et son Ostpolitik (politique d'ouverture vers l'Est), ou Helmut Kohl qui a réussi à maintenir une Allemagne réunifiée au sein des alliances occidentales traditionnelles. Ils ont du faire face aux résistances sociales.

Les générations d’après-guerre, autour de Schröder et Fischer, n’ont pas de telles personnalités. Le chancelier n’est pas un visionnaire mais un joueur de poker, et le célèbre « discours d'Humboldt* » tenu par le Ministre des affaires étrangères ressemble plutôt à un positionnement personnel. Les idées de l’Allemagne sur l’Europe ont peu à peu disparu. Alors qu’elles auraient été plus que jamais utiles : l'Allemagne doit avec ses partenaires européens surmonter les défis qu’ont à affronter les états nations occidentaux au 21ème siècle -réorganisation des systèmes sociaux, immigration, et conflit entre sociétés pluralistes et intégristes religieux.

C’est pour cela que nous souhaitons reparler d’Alex et de Lara. L'avenir leur appartient. « Good Bye Lenin » connaît un énorme succès à travers toute l’Europe. En France, plus d’un million de personnes sont allées voir le film ; en Grande-Bretagne, il est qualifié de « meilleur film allemand de tous les temps ». Et il vient d’être nominé pour le prix du cinéma européen. En un mot: l'Europe peut s’enthousiasmer pour cette nouvelle Allemagne, sans oublier tous ses problèmes et son désordre. Cette nouvelle génération prendra un jour le relais après Schröder et Fischer et la génération d’après guerre.

Lorsque des jeunes Allemands se rencontrent, ils se disent «Hi» pour se dire bonjour et « Ciao » en guise d'au revoir. Ce qu’Adenauer, Kohl et Schröder n’ont pas pu réaliser, cette nouvelle génération pourra peut-être l’accomplir : réussir à retrouver à la fois la puissance économique et la conscience nationale, adaptées aux visions européennes. Mais l'Allemagne ne doit pas se contenter d’utiliser de nouveaux moyens pour retrouver le chemin de la puissance, mais également pouvoir abandonner des choses qui lui était chères dans le passé. Nous disons déjà silencieusement « Good-Bye, vieille Allemagne. Et bienvenue à l'Europe ».

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* Film allemand de Wolfgang Becker sorti en 2002 qui se déroule à Berlin peu après la chute du mur.

** Voir : article de la Deutsche Welle du 4 novembre 2003

*** Discours tenu par Joschka Fischer, prononcé à l’Université Humbolt de Berlin en mai 2000.