Giuseppe Rizzo : la guerre est déclarée

Article publié le 16 juillet 2013
Article publié le 16 juillet 2013

Comment déclarer la guerre à l’île la plus au sud de l’Italie ? En éradiquant les lieux communs et en montrant le vrai visage des mafiosi. C’est ainsi que Giuseppe Rizzo raconte la Sicile actuelle : défis, ironie, conneries, police corrompue, jeunes incapables de tenir leur langue, histoires d’amour au mauvais moment ou au moment opportun, et des histoires merdiques qui vous prennent aux tripes.

Il n’est pas rare qu’un étranger rencontre un Italien et qu’il découvre que son idée du « Bel Paese » n'est plus vraiment d'actualité. Le « Bel paese »? Le beau pays, une vision de l'Italie un peu désuette, à base de pizza, de spaghetti et de mandoline. Ou encore Silvio Berlusconi. Sans oublier le célèbre « mamma mia! », d’un ton ironique et amusé. Les célébrités, les mythes et les histoires les plus populaires deviennent souvent le symbole auquel on identifie tout un pays. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une île, un monde toujours un peu à part, comme la Sicile. C’est pour cette raison que les protagonistes du livre de Giuseppe Rizzo déclarent une Piccola guerra lampo per radere al suolo la Sicilia (Petite guerre éclair pour mettre à mal la Sicile) : contre les lieux communs et les idées littéraires et médiatiques, ces banalités qui ne collent plus à l’image de l’île, mais surtout contre les mafiosi locaux ironiquement appelés « pidocchi » (les poux) par l’auteur.

« LA SICILE N’EXISTE PAS. JE LE SAIS PARCE QUE J’Y SUIS NÉ »

Que reste-t-il de la Sicile aujourd’hui à part les assassinats, les drames mafieux, les séries télévisées, les films, les romans policiers, les cartes postales de la mer et des temples, les cannoli siciliens et les arancini ? Giuseppe Rizzo veut montrer une Sicile plus simple que l’image qu’elle renvoie, une image qui ne correspond pas à la réalité actuelle. Ainsi écrit-il : « La Sicile n’existe pas. Je le sais parce que j’y suis né ». Cette phrase est prononcée par l’un des protagonistes du livre alors qu’il discute avec un Américain qui croit tout savoir sur la région et sa culture sous prétexte qu’il a « fait une thèse sur l’histoire de la Méditerranée ». Pour l’auteur, cette phrase est « une sorte de protection contre toutes les conneries et les lieux communs : il faut comprendre la Sicile d’aujourd’hui, sans tenir compte de la Sicile ensevelie entre la littérature et la cinématographie d’hier ». Le jeune auteur ressent donc le besoin d’inventer littéralement la Sicile d’aujourd’hui, bien décidé à s’éloigner des dickats fatalistes et romantiques dont sa terre fait l’objet : « Dans le livre, l’un des protagonistes attaque violemment Luigi Pirandello, Giuseppe Tomasi di Lampedusa et Andrea Camilleri. Moi je n’ai rien contre ces auteurs, mais j’en ai après ceux qui se servent de leurs livres pour décrire la Sicile actuelle. On ne peut pas faire ça, ce n’est pas possible. Ça risque de paralyser les Siciliens eux-mêmes, convaincus d’être les derniers romantiques, une décadence qui constitue le summum du romantisme. »

LES Jeunes siciliens, Émigrants et cosmopolites

Giuseppe Rizzo parle de la Sicile et des Siciliens avec un regard nouveau et un certain manque de respect, celui de sa génération : les trentenaires. Ceux qui sont partis pour le « continent » et qui, après avoir goûté à la diversité culturelle, sont devenus allergiques à toute simplification de la réalité. Sarcasme et impétuosité trônent en maître dans ce livre, tout comme les expressions stylistiques et la vision du monde d’un auteur qui a besoin de « voir systématiquement le ridicule dans chaque situation, même les plus tragiques ». Raconter une histoire du point de vue de notre génération « est stimulant car ça montre les contradictions et altérations du présent et de nos vies bancales » : émigrants et cosmopolites, aux mains d’un monde toujours en mouvement et aux identités et cultures infinies. Il faut ensuite faire le bilan avec ses propres origines, puisque le terme « racines » donne à l’auteur « de l’urticaire ».

Le retour lui aussi a un autre sens pour cette génération : on peut comparer le retour sur l’île des trois protagonistes trentenaires partis étudier et travailler en à travers l’Europe,  à celui des frères Bonanno qui, exilés durant les années 70, sont de retour 30 ans plus tard poussés par la nostalgie, et se font assassinés par les « pidocchi », les poux de la région pour avoir ouvert un magasin de fleurs qui dérangeait. À l’inverse, la « génération des billets low-cost de Ryanair et des canapés où dormir partout en Europe », réfléchit à ses origines de manière désacralisée. Mais le jeune sicilien ajoute, amer : « un pays qui ne permet pas à ses citoyens de décider de leur avenir, d’émigrer ou de rester, c’est inadmissible ».

La mafia, entre rÉalitÉ, rhÉtorique et invention

Piccola guerra lampo per radere al suolo la Sicilia  est « une histoire pleine de choses vraies et un paquet de choses inventées ». La vision de la mafia en Sicile a été alimentée par les films et autres séries télévisées (Le parrain, Les Soprano), dont les personnages sont souvent devenus des héros pour les spectateurs. L’absence de rhétorique anti-mafia italienne ces dernières décennies n’a pas amélioré la façon de se représenter la réalité. Giuseppe Rizzo tente d’apporter un regard plus réaliste et moderne sur les histoires mafieuses et notamment sur leurs protagonistes : « Je le dis clairement, de manière compréhensible : un mafioso est un personnage merdeux, minable et mesquin de série B. Leurs vies ne sont plus trépidantes, si tant est qu’elles l’aient un jour été. Ils peuvent amasser des sommes astronomiques mais ils finissent par vivre comme des rats, dans des trous ou des repères. Une histoire avec un protagoniste dans ce genre ne sera pas très littéraire et se vendra peut-être à peu d’exemplaires, mais elle reflétera mieux la réalité. »