Giulio Regeni : la vérité est le moteur de la justice

Article publié le 19 mai 2016
Article publié le 19 mai 2016

[OPINION] Trois mois après la découverte au Caire du corps sans vie de Giulio Regeni, le mystère continue de planer autour des circonstances de sa mort. Toutefois, les maigres éléments à disposition du public suffisent à faire toute la lumière sur la situation préoccupante des droits de l’homme en Égypte.

Essayez de taper les mots « Giulio Regeni » sur Google. Vous obtiendrez près de 6 millions de résultats. C'est autant de raisons de croire qu’il s’agit d’une histoire digne des meilleures séries de fiction. Le scénario n’est pourtant pas si éloigné que ça de la réalité : plus de trois mois après la disparition de Giulio Regeni - le doctorant italien dont le corps sans vie a été retrouvé au Caire le 3 février dernier - on ne sait pas grand-chose de plus sur les raisons et les circonstances de sa mort. Les éléments sont cependant tous réunis et suffisent au moins à se faire une idée du déroulement de l'affaire. Ce sont justement ces 6 millions de résultats qui permettent de connaître le contexte très probable de toute l’histoire. Mais procédons dans l'ordre.

Détourner, brouiller les pistes, enterrer

Le scandale est né de l’indignation provoquée par le meurtre barbare d’un jeune et brillant doctorant italien dans un pays étranger, très certainement à cause de ses recherches sur les syndicats égyptiens indépendants. Cela dit, le vrai problème réside dans l'attitude du gouvernement égyptien qui essaye maladroitement d’enterrer, de cacher et de brouiller les pistes, en détournant à plusieurs reprises les enquêtes dans le but évident de dissimuler au monde entier ce qui est désormais une évidence : la situation préoccupante des droits de l’homme en Égypte. Illustration de la manoeuvre, les premières reconstructions envisagées par la police égyptienne donnent lieu à des pistes toujours plus improbables : Giulio aurait été en contact avec des trafiquants et des criminels, puis se serait mué en agent secret. Pour couronner le tout, une mise en scène grotesque a entraîné la découverte des documents du jeune doctorant, dans un sac retrouvé au domicile de deux membres d’un gang.

Dès le départ de l'affaire, le gouvernement italien se retrouve en porte-à-faux, marchant vers la vérité tout en veillant à ne pas mettre en péril un partenariat commercial avantageux avec le Caire. Le numéro d'équilibriste durera jusqu’au 30 mars, le jour que choisit Paola Regeni, la mère de Giulio, pour briser le silence en donnant une conférence de presse bouleversante au Sénat. « J’ai vu sur son visage tout le mal du monde. La seule chose que j’ai reconnue, c'était la pointe de son nez », a-t-elle déclaré. Le témoignage poussera le gouvernement et la diplomatie italienne à prendre les choses en main, demander des réponses avec plus de fermeté, pour en fin de compte exercer des pressions diplomatiques d'envergure. Résultat, le gouvernement italien ordonne le rappel à Rome de son ambassadeur du Caire pour des « consultations sur l’affaire ».

Pour autant, le ballet diplomatique n'arrêtera pas les actions liberticides du gouvernement égyptien. En avril dernier, tous les journalistes qui travaillaient sur les enquêtes de disparition ont été arrêtés. L'État tentera également de censurer toutes les informations concernant Giulio Regeni dans la presse égyptienne.

La situation préoccupante des droits de l’homme en Égypte

Paradoxalement, cette affaire a eu un effet positif : celui de mettre en lumière la situation préoccupante concernant la liberté d’expression en Égypte. C’est pour cette raison que le 9 mai dernier le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a lancé un appel au gouvernement égyptien pour mettre fin à cette situation. Une situation définie comme « grave, très grave après la chute de Moubarak en 2011, mais qui n'a cessé de s'aggraver depuis 2015 » selon les mots de Riccardo Noury, porte-parole d’Amnesty International Italie, qui mène la campagne « Verità per Giulio Regeni ». Noury poursuit : « Les tortures et les disparitions forcées sont des pratiques courantes. La loi antiterroriste égyptienne est très vague et la façon dont elle est rédigée permet d’incriminer tous ceux qui s’opposent au gouvernement Al-Sisi. Même les journalistes risquent d’être incriminés s’ils ne se contentent pas de rapporter la version des faits approuvée par le gouvernement ». Amnesty International a également été contrainte de quitter le pays en 2011, suite à une enquête sur plus de 100 organisations non gouvernementales accusées de recevoir des financements illicites depuis l’étranger. Les chiffres rapportés par Amnesty International sont effrayants : on parle de 1167 actes de tortures rien que pour l’année 2015, dont près de 500 auraient entraîné la mort et environ 500 disparitions forcées. L’histoire de Giulio Regeni met donc en lumière ce que vivent les Égyptiens. « Giulio était l'un des nôtres, et il a été tué comme ils le font avec nous », a écrit El Teneen, un des graffeurs égyptiens les plus importants, sur une fresque représentant le jeune doctorant.

« Il faut mettre au point des mesures concrètes destinées à rétablir une situation acceptable des droits de l’homme en Égypte. Tout d’abord il ne faudrait pas fournir d’armes à ce gouvernement étant donné qu’elles sont utilisées contre la population. D’autre part, il ne faut pas leur fournir des logiciels pour espionner les civils, puisqu’ils facilitent la tâche de ceux qui doivent contrôler les opposants », affirme Riccardo Noury. Il déroule : « Si les bons rapports ne permettent pas la coopération et la transparence, il n’y a pas de raison qu’ils perdurent. Des millions de personnes de tout le globe savent ce qu’il se passe en Égypte, mais ça ne suffit pas : il faut que l'on prenne conscience de la situation au niveau diplomatique, et que l'on agisse en conséquence ».

La vérité est le moteur de la justice

« La torture est l'utilisation volontaire de la violence pour infliger une forte souffrance à un individu. (...) Elle peut être utilisée comme châtiment, comme moyen de coercition pour obtenir quelque chose, afin d'inspirer la terreur et la domination, ou encore par cruauté ». Mot pour mot, la définition de Wikipedia du mot « torture ». En la lisant, on a en tête les images d’un dictionnaire, mais pas celle d’un jeune de 28 ans prénommé Giulio Regeni, décédé avec le cou brisé après des jours d’atroces supplices. En réalité, la torture et le meurtre de Giulio nous horrifient, nous indignent et nous mobilisent parce qu’il s’agit bien de « l'un des nôtres ». Un jeune comme tant d’autres, qui représentait ce que la société avait réussi à produire de mieux. Quelques jours plus tôt, il avait appris à faire du tiramisu pour sa petite amie Noura qui en avait mangé la moitié : Giulio avait évidemment bien appris. En choisissant la Grande-Bretagne et l'Égypte comme nouvelles patries, Giulio pensait qu’élargir ses horizons lui aurait permis de mieux comprendre le monde. Il n’avait bien entendu pas imaginé être torturé, tué et abandonné avec le cou brisé sous un pont en Égypte. Le problème, en vrai, c'est que Giulio n’est pas « l'un des nôtres ». Il est « l'un des nombreux » qui hurlent depuis leur prison ou leur tombe pour obtenir la vérité et la justice. La vérité n’est pas une éventualité, une possibilité, un choix, un malheureux accident dû à quelqu’un qui la demande avec insistance. La vérité est le moteur de la justice.