Gestion de la crise des réfugiés d'Angela Merkel: coups d'oeil dans le camp adverse 

Article publié le 15 février 2016
Article publié le 15 février 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Bien que la politique d'ouverture des frontières en Allemagne ait suscité une certaine approbation, quelques voix critiques au sujet de la crise des réfugiés se font encore entendre. Arrogance morale, ignorance des réalités et prise de risque solitaire sont reprochés à la chancelière. Pourquoi doute-t-on de la politique de Merkel ?

En Europe, personne ne conteste l'aide aux nécessiteux. L'affirmation d'Angela Merkel selon laquelle le droit d'asile ne connait pas de frontière recontre toutefois de plus en plus de réticence. "C'est tout simplement faux. (...) Le droit d'asile est limité par le principe d'Etat social en Allemagne. (...) Sa limite est celle de la sécurité publique et c'est pour cette raison que les propos de la chancelière sont faux" expliquait Rupert Scholz, professeur de droit civil et ancien ministre de la Défense dans une interview à Standort Berlin en novembre dernier. "Et lorsque la chancelière a déclaré que nous n'avions plus qu'une frontière ouverte et qu'il n'y avait tout simplement plus de frontière, ce n'est pas vrai". Selon lui,  "le fait frontalier est une condition inhérente au principe même d'Etat".

La décision de Merkel de ne créer aucune frontière pour les demandeurs d'asile et d'accueillir tous les réfugiés sans condition a également été dénoncée par l'ancien chancelier Gerhard Schröder. "Les capacités d'accueil, de prise en charge, et d'intégration des réfugiés en Allemagne sont limitées. Tout le reste est une illusion" explique-t-il. "Nous avons l'impression que les frontières nationales n'ont plus de sens. Mais c'est dangereux et surtout ce n'est pas juste". 

Pourquoi Angela Merkel a-t-elle alors récemment suivi de tels fondements éronés et dangereux ? 

Névrose allemande et sandales Birkenstock  

La journaliste polonaise Alexandra Rybinska a une explication plutôt provocatrice à ce sujet: "On parle même d'une certaine névrose allemande. L'Allemagne sauve l'Euro, sauve la Grèce, maintenant elle sauve les réfugiés et la démocratie polonaise en plus. On pourrait penser que l'Allemagne souffre d'une névrose, ou peut-être est-ce le cas de Madame Merkel". On peut résumer la perte des réalités de Merkel avec les mots d'Alexandra Rybinska. 

La critique de Wolfgang Kubicki, président du parti libéral FDP à l'égard du comportement de Merkel dans le cadre de la crise des réfugiés est au moins aussi incisive. 

Il parle d'une "politique en sandales Birkenstock couplée d'arrogance morale". Kubicki se réfère à la recherche de Merkel d'une solution européenne pour répartir le nombre de réfugiés et à son appel aux pays membres de l'EU. Il considère qu'elle a, à cette occasion, cherché à donner l'impression d'imposer à ses partenaire européens le problème allemand des réfugiés. Et finalement, la décision de laisser la "tempète des réfugiés" s'abattre sur le pays n'est qu'une décision unilatérale de la chancelière, une fuite en avant émotionnelle. Elle n'aurait pas convenu en amont, avec ses partenaires européens, de l'ouverture des frontières nationales. "Merkel a trop souvent décidé seule, ça se paie" affirme Oscar Lafontaine

  De combien d'aternatives possibles dispose une democratie ? 

On pourrait considérer que toutes ces citiques occultent les voix de l'humanité. Elles semblent prophétiser un déclin inéluctable si on ne trouve pas rapidement une alternative à la gestion de crise préconisée par Merkel. Gestion précisemment présentée par la chancelière en octobre 2015 comme seule voie possible. 

Le fait est que cette absence d'alternative ne rime pas vraiment avec le concept de démocratie. L'auteur et publiciste Gertrud Höhler insiste sur le fait que cette "alternative unique" fait partie du vocabulaire préféré de la Chancelière. "Nous faisons sans cesse l'expérience de ce vocabulaire unilatéral. Ce champ lexical est celui de la coercition" explique-t-elle au sujet de la Chancelière, à l'occasion de la présentation de son ouvrage "Die Patin" (la marraine) publié en 2012. 

La reconnaissance de cette absence d'alternative comme justification de sa propre action politique apparait comme le meilleur moyen de conduire le systeme et la société dans le mur. C'est ce que l'on pourrait déduire des propos d'Edmund Stoibers à propos de la politique de Merkel. "Beaucoup de gens dans ce pays croient qu'ils sont surmenés, dépassés. (...) Au sein de tous les partis, une large majorité pense que cela va trop vite, dans des proportions trop importantes, que ça ne nous est plus directement lié.  C'est l'inquiètude que j'ai, nous risquons ainsi d'exclure les gens du spectre démocratique, de les en éloigner (...)" expliquait-il en décembre. 

De quel oeil les citoyens voient-ils la crise des réfugiés en Allemagne ? 

Rolf-Dieter Krause, directeur des studios de l'ARD à Bruxelles témoigne: "Parfois on me dit: Est ce que vous avez bien réfléchi à ce que vous faites ? (...) Cela me fait aussi tressaillir, comme on dit poliment, que cette immigration puisse changer notre pays. Et vous faites ça, comme ça, du jour au lendemain (...) Ne devrait-on pas avoir notre mot à dire à propos des changements dans notre pays ? La plupart des Allemands ne veulent pas que leur pays change. Ils le trouvent bien comme ça. Et c'est une volonté légitime". Les soucis des citoyens ne doivent être ni ignorés ni sous-estimés

Un baromêtre politique de la ZDF révèlait en janvier que 60% des personnes interrogées pensent que l'Allemagne ne peut pas supporter un nombre aussi élevé de réfugiés

En tout cas, un janvier dernier, un autre sondage a révélé que 73% des personnes interrogées craignaient que de plus en plus de réfugiés arrivent en Allemagne. Les résultats du sondage ne laissent pas conclure à une volonté de la part des citoyens de changement de leur pays. 

Selon une nouvelle enquête de la chaîne de télévision allemande N24, il faudrait, pour 79% de la population, des conditions d'accueil plus strictes. Le même sondage montre que 90% des électeurs de la CDU-CSU, le parti d'Angela Merkel, espère un changement de cap. 

Comment réagit la Chancelière à cela ? 

Elle ne change rien à sa ligne. Selon les médias elle en a été félicitée aujourd'hui même par George Clooney. Pendant ce temps, un nouveau sondage de l'Institut INSA dévoile que 40% des électeurs allemands souhaiten sa démission