Gesine Schwan : « Sincèrement, je ne connais pas YouTube » 

Article publié le 3 novembre 2016
Article publié le 3 novembre 2016

Gesine Schwan, membre du SPD et candidate par deux fois à la présidence en Allemagne, a un avis sur tout. La Nouvelle Vague, l'engagement, la machine politique, le néo-libéralisme... Mais en 2016, elle demande encore : « C'est quoi YouTube, au juste ? ». Interview.

Gesine Schwan - Passez votre souris sur les points de l'image pour obtenir des informations biographiques. (cc) Stephan Rühl/Heinrich-Böll-Stiftung 

cafébabel : Madame Schwan, pourquoi les jeunes doivent-ils encore s'intéresser à l'UE, alors qu'il y a tant de problèmes ?

Gesine Schwan : Lorsque vous êtes jeune, vous naissez dans un monde que vous n'avez pas fait. Vous devez alors vous y intéresser. Et même si vous ne vous y intéressez pas et que vous fermez les yeux, il vous faut y faire face. Les problèmes dont vous parlez ne sont donc rien d'autre qu'un mauvais argument.

cafébabel : Mais on peut aussi ne pas être d'accord...

Gesine Schwan : Ce n'est pas mal en soi ! Une résistance conflictuelle tombe souvent sous le sens. Mais je pense que sur la durée, il est bon de faire quelque chose de constructif. Bien sûr, cela dépend aussi de la façon dont la réalité réagit. Si elle reste figée, alors vous ne répondez pas et vous rester dans la confrontation. Mais, d'après mon expérience, si elle bouge un peu et vient vers vous, chacun a alors un effet sur l'autre. Il faut ensuite s'intéresser aux gens, même s'ils ne veulent rien savoir venant d'un point de vue, ou de leurs propres points de vue. Il faut alors se demander : « Que dire de ça ? Que dois-je faire pour entrer dans la course ? ». Ce défi, qui consiste à comprendre les autres est quelque chose que l'on doit toujours accepter. C'est ce qui m'amuse.

cafébabel : Trouvez-vous donc que l'UE se rapproche de notre génération ? Par exemple, que pensez-vous de l'initiative de Jean-Claude Juncker de réaliser des interviews avec des YouTubeurs pour les jeunes ?

Gesine Schwan : Je le dis sincèrement : je ne connais pas YouTube. Je ne peux donc pas juger. S'il l'a bien fait, s'il a été sincère, alors ça peut être une bonne chose. Les jeunes ont besoin d'une activité de terrain intéressante, ils doivent pouvoir agir et parler sans peur.

J'ai cependant l'impression que les personnes qui dirigent l'UE ont toujours le même sentiment : « Nous faisons les choses bien, pourquoi ne le reconnaissent-ils pas ? ». Ils font alors de la propagande, ou bien ils pensent : « Nous devons mieux faire ». C'est lié à la politique toute entière qui s'est développée dans le sillage du néo-libéralisme et qui considère les citoyens comme des clients, bons à consommer des produits. La politique doit donc proposer quelque chose de bien. Mais c'est une incompréhension totale ! La politique n'est pas une machine de production.

cafébabel : Comment considérez-vous la politique ?

Gesine Schwan : La politique est ce qu'il se passe lorsque nous assumons notre responsabilité. La politique ne peut pas rendre le monde meilleur vu ce qu'il est actuellement. Vous ne pouvez pas simplement tout changer grâce à des moyens de pression, vous devez au contraire faire appel à la responsabilité de tous. Je pense que plus les personnes participeront, réfléchiront par elles-mêmes, s'identifieront, plus l'assentiment sera important. Il s'agit d'une expérience ancienne, qui remonte au temps de la Grèce antique : une oeuvre collective qui rassemble.

cafébabel : Vous êtes vous-même très engagée, que ce soit en politique, dans la culture ou dans le rapprochement entre les peuples. D'où vient cet engagement ?

Gesine Schwan : Chacun de nous doit reconnaître sa propre responsabilité, ce qui était valable pour moi aussi lorsque j'étais jeune. Il y avait un courant du film français, appelé Nouvelle Vague. Son message disait en substance : « Le monde qui nous a été laissé par les deux guerres mondiales, le nazisme et la collaboration française est terrible, et maintenant, nous paniquons pour un rien ! ». À l'époque, je trouvais que c'était une absurdité. D'autres générations ont également hérité d'un monde terrible, mais on doit toujours essayer de faire quelque chose.

D'un autre côté, c'était sûrement plus facile pour beaucoup de personnes de ma génération, car nous avions une perspective très positive. Les indicateurs étaient à la hausse : la démocratie était plus forte, les valeurs humanitaires prenaient de l'importance après tout ce qu'il s'était passé. C'était alors plus simple, de mon point de vue du moins. Cependant, je viens d'une famille très politisée, je ne me suis donc pas posée la question de savoir si j'allais m'engager, mais seulement de comment j'allais faire. Aujourd'hui, s'engager est plus difficile à cause de l'atmosphère ambiante, car la perspective générale n'inspire pas confiance. Il s'agit plutôt de dire : « Ça ne sert à rien de toute façon ».

cafébabel : Pourquoi selon vous  ?

Gesine Schwan :  D'après moi, cela a avoir avec trente années de politique et de culture néo-libérales. Les gens disaient que le marché établirait des règles. La politique ne mènerait qu'à la bureaucratie et serait source de corruption. Elle serait systématiquement discréditée. 

Je pense cependant que la nature humaine est assez résistante. La solidarité revient toujours, comme on le voit dans l'engagement de la société civile. Il s'agit de donner un sens à sa vie. Amasser de l'argent et vivre dans des appartements de luxe, c'est lassant à la fin. Il suffit de constater les nombreux toxicomanes et dépressifs qui viennent de là, c'est un signe.

cafébabel : Néanmoins, on dit de notre génération qu'elle est totalement apolitique et qu'elle ne s'engage pas. Avez-vous aussi ce sentiment ?

Gesine Schwan : Les jeunes d'aujourd'hui ne s'engagent plus dans les partis politiques. Cela ne veut pas dire qu'ils ne sont pas engagés. Ils participent à des initiatives citoyennes, en particulier auprès des réfugiés. Ce que je prône ? Renforcer les villes et les communes, et les financer directement, en premier lieu sur la question des réfugiés. Selon moi, c'est un moyen pour que les jeunes puissent s'engager de façon positive et construite.

Les jeunes ont de toute façon le souhait de rendre les choses meilleures. Ils ont conscience des injustices importantes contrairement à des gens plus âgés, plus endurcis, qui n'en sont pas souvent conscients. En Europe, il existe une initiative clairement visible de la part des villes et des communes, qui veulent s'exprimer plus et recevoir un financement direct de la Commission européenne. L'engagement est alors nécessaire, bien plus que pour ces référendums (référence aux référendums en Grande-Bretagne et en Hongrie, ndlr) qui ne sont pas très réjouissants, car ils ne sont ni très constructifs ni utiles.

cafébabel : Et de façon concrète : où voyez-vous un besoin d'engagement ?

Gesine Schwan : C'est très clair pour moi : dans l'intégration. Il ne s'agit pas seulement de l'intégration des immigrants dans une société dite traditionnelle, parce que nous avons dans une large mesure une société désintégrée. Il y a des riches et des pauvres, certaines personnes ont été totalement abandonnées et d'autres ne savent pas quoi faire de leur argent.

La question de savoir avec quel instrument on peut trouver un nouveau moyen de vivre ensemble est très importante. Je pense à un projet à Berlin, une ancienne usine qui est ouverte tous les jours et où les réfugiés peuvent créer des liens avec les gens qui habitent là depuis longtemps. Il y a toute sorte d'initiatives, venant aussi des réfugiés eux-mêmes. Là-bas, les habitants et les réfugiés agissent ensemble, sur un pied d'égalité, au lieu de se dire « Nous vous prenons maintenant en charge ». Cette communication d'égal à égal est donc possible. Et sur cette question, la citoyenneté joue un rôle important, car les décideurs politiques ne sont pas en mesure d'identifier les disparités de la société.