Germán Reyes, l’esprit européen à Jérusalem

Article publié le 17 octobre 2005
Publié par la communauté
Article publié le 17 octobre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Rendez-vous à Jérusalem pour rencontrer Germán Reyes, attaché culturel pour l’Agencia de Cooperación Española para los Territorios Ocupados, une organisation espagnole d'aide aux citoyens des territoires palestiniens occupés.

Jérusalem, cité internationale, capture la quintessence de trois cultures différentes, trois religions qui coexistent difficilement dans un quotidien tendu. Parvenir aux portes de la vieille ville, point de convergence des trois endroits sacrés de culte n’est possible qu’après plusieurs heures de formulaires, questions et contrôles. Une fois passées ces mal nommées « mesures de sécurité », j’aperçois enfin Germán Reyes, assis paisiblement à une terrasse isolée du brouhaha émanant du « zoco » - marché - voisin. Cette sorte de bazar, situé à la croisée des chemins des différents lieux saints, est protégé par des Israéliens imberbes, engoncés dans leurs gilets pare-balles.

« Voyage aux origines du monde… »

Germán est arrivé à Jérusalem en octobre 2002. Son premier emploi le conduit en tant que lecteur à l’université « Al-Quds », dans la banlieue de Jérusalem. Agé de 26 ans, il vient juste de terminer ses études de philologie arabe à Séville. A la question de savoir quelles furent ses premières impressions, la manière dont il a vécu Jérusalem au début, il raconte : « ce fut ma première rencontre avec la réalité du conflit : des décisions prises à des milliers de kilomètres du lieu où elles sont appliquées affectent immédiatement la vie de tout le monde ». Il parle de rêves brisés, d’incertitudes et de sa propre évacuation. « Six mois après que j'aie quitté l’Espagne, les USA ont commencé à envahir l’Irak. Tous les expatriés qui n’étaient pas indispensables sur les territoires palestiniens ont été évacués de peur que la situation ne s’envenime. »

De retour à Séville, il n’a plus qu’à attendre…Il faudra 6 mois pour que Germán revienne et reprenne son travail. Entre temps, Jérusalem, ancienne métropole anxieuse, a commencé à fermer ses portes à l’instar d’une vieille femme calfeutrant ses fenêtres avec des plaques de métal. Et l’obscurité fut.

Jérusalem et ses visions du monde

Avant de s’établir à Jérusalem, Germán était passé par d’autres contrées musulmanes comme la Tunisie, l’Egypte, la Jordanie et le Maroc. Quand je l’interroge sur les différences entres ces pays et la Cisjordanie, il est surpris, la répartie semble évidente. Avant cela, je lui demande s’il est possible de distinguer le conflit de la réalité. « On ne peut pas les séparer », rétorque t-il. « Le conflit est dans chaque chose que l’on fait, tout ce qu’on vit, les émotions…c’est cela, la différence ».

Faire un tour –si l’on ose l’exprimer ainsi- par Jérusalem a quelque chose d’excitant et de pittoresque, de triste et d’agressif. On peut s’arrêter et poser des questions aux gens. Le mieux ici c’est que les gens n’ont pas peur de parler. C’est une grande différence. « Le Palestinien est l’un des rares Arabes à s’exprimer librement, les tensions le font parler sans esbroufe », dit-il. « Le monde arabe souffre d’un esprit autocritique exacerbé, souvent perceptible dans des traits d’humour noir. L’absence d’un Etat solide et enraciné ouvre les portes de la liberté d’expression ».

La réflexion et cette liberté de parole permettent aux Palestiniens d’être profondément conscients de leur situation. Avec leur intelligence, fruit des expériences passées, ils peuvent faire la distinction entre gouvernement et citoyen. Pour eux, « l’Amérique c’est le gouvernement Bush plus les citoyens ». Qu’en est-il de l’Europe ? Que représente-t-elle là-bas ? « Il n’existe pas une pensée unique quant à l’Europe,  » souligne Reyes. « Les Palestiniens voient le continent comme un agglomérat de pays très différents les uns des autres. La politique communautaire ne vient pas jusqu’ici. Ils ne savent pas quels pays appartiennent à l’Union et lesquels n’y appartiennent pas. Seule la France sort du lot, puisque c’est elle qui a accueilli Arafat pour ses derniers jours. Rien à voir avec les 25 ».

Toutefois, depuis que Germán a travaillé en tant que chargé des affaires culturelles au sein du bureau de l’Agence de Coopération Espagnole dans les territoires occupés, il essaye de promouvoir l’image de l’Union européenne. Pour y parvenir, toutes les délégations européennes présentes dans la zone se réunissent une fois par mois pour mettre en avant les projets communs. Ils font ainsi survivre l’esprit européen : ils se connaissent les uns les autres et travaillent ensemble, unissant leurs efforts. L’Europe existe bel et bien à Jérusalem.

La Palestine méconnue, terres des tournants de l’histoire

J’interpelle Reyes sur le nombre d’images qui resteront dans sa mémoire jusqu’à la fin de ses jours. « Des milliers … Des moments inoubliables pour différentes raisons : personnelles, historiques » … Est-ce que le fait de vivre à Jérusalem fait de toi un citoyen du monde ? « Je me rappelle encore le bruit des hélicoptères qui arrivaient d’Egypte avec à leur bord le corps de Yasser Arafat, » lance t-il. « J’étais à la « Muqata » -quartier général de l’Autorité Palestinienne- à Ramallah. Des milliers de Palestiniens s’étaient réunis pour accueillir leur chef, des milliers de coups de fusil lui souhaitaient la bienvenue. Ce fut un moment historique.  »

Néanmoins, on peut aussi vivre une vie plus ou moins normale. « Le vendredi, quand je sors du travail, je vais boire une bière dans un hôtel avec des amis, puis je rentre à la maison préparer le repas. Et je sors me relaxer à Jérusalem-est, le quartier palestinien de la ville. » Le plus spécial ? Les conditions de la vie quotidienne. Les actions les plus anodines sont empreintes de tensions, de peur et d’incertitudes.

Il reste encore deux ans à Reyes avant qu’il ne termine sa mission. Ensuite, il pense qu’il sera temps pour lui de quitter cet endroit. A-t-il d’ores et déjà atteint tous ses objectifs ? « Sur le plan personnel, c’est tout pour le moment.» Chaque jour, il vise à laisser le meilleur de lui-même sur cette terre. « Un de mes élèves de 18 ans, récemment entré à l’université m’a dit que tous ces problèmes ne trouveraient pas de solutions tant que les deux peuples partageront le même Etat. Ses paroles résonnent encore en moi. »

Je soupire « mais que serait cette ville sans ce conflit ? » « Une folie ! », s’exclame t-il. « La vieille ville disparaîtrait sous des hordes de touristes et de croyants. En tant que lieu de pèlerinage des trois religions mondiales, elle deviendrait invivable » dit-il sans se départir de son sourire. Une folie mettant pourtant fin à d’autres absurdités.

Je ne veux pas que l’entretien se termine sur cette note pessimiste, aussi lui demande-je s’il existe quelque chose à ne pas manquer lors d’une visite en Palestine. « Un coucher de soleil à Jéricho, » conclut-il.