Géorgie : les artistes manquent d'espace

Article publié le 19 février 2014
Article publié le 19 février 2014

Dans toutes les villes, l'élan de l'art contem­po­rain est mesuré par le nombre de gal­e­ries et par ce qu'elles pro­posent. Ce sont à la fois l'es­pace et l'at­mo­sphère qui fa­çonnent l'ar­tiste. Il paraît donc important d'investir des endroits pu­blics ou pri­vés, où les ar­tistes pour­raient exercer et ex­po­ser leur art à Tbi­lissi.

Dans un pays de 4,5 mil­lions d'ha­bi­tants dont 1,5 mil­lions vivent dans la ca­pi­tale, il semble que les ar­tistes manquent d'es­pace. Ce n'est pour­tant pas le manque de place qui est pro­blé­ma­tique, mais l'idée reçue selon la­quelle « tout se passe à Tbi­lissi ». De nom­breux ar­tistes venus de Ba­tumi, Zug­didi ou Ku­taisi s'ins­tallent alors dans la ca­pi­tale afin de trans­for­mer leur art et leur mode de vie dans l'es­poir de trou­ver de nou­velles muses et de nou­veaux sou­tiens fi­nan­ciers. 

L'ES­PACE DE­FI­NIT L'AR­TISTE

Les ga­le­ries les plus connues qui ac­cueillent des ar­tistes contem­po­rains sont : Baia, Gala, Shar­deni, Vache, Ver­ni­sage, Aca­demy Hall et Ka­mea. Mais, tan­dis que l'on peut se ré­jouir de ces ga­le­ries, la Géor­gie est tou­jours dé­pour­vue d'un musée d'art contem­po­rain. Il y a bien le tout ré­cent Mu­seum of Mo­dern Art (MoMa) à Tbi­lissi, mais ce­lui-ci n'ex­pose l'oeuvre que d'un seul ar­tiste géor­gien, Zurab Tse­re­teli. Il y a sinon le Centre d'Art Contem­po­rain de Tbi­lissi sur la rue D.​Aba­shidze. Soit un pôle ré­gio­nal in­dé­pen­dant et animé, où étu­diants, cher­cheurs et ar­tistes se ren­contrent pour ex­plo­rer et re­dé­fi­nir l'art cen­suré de l'époque so­vié­tique. Et puis il y a l'Ar­tis­te­rium, un fes­ti­val d'art contem­po­rain an­nuel qui se dé­roule dans la ca­pi­tale et qui est sou­tenu par le mi­nis­tère de la Culture. Mais la liste s'ar­rête là, et dé­sor­mais, les ar­tistes s'ins­tallent dans la rue.

Les es­paces dé­fi­nissent les ar­tistes et in­ver­se­ment, car l'art re­flète la réa­lité telle qu'elle est. Que l'on aime leur art ou non, la réa­lité brute dont on se nour­rit est ex­trê­me­ment pré­sente à tra­vers leurs créa­tions. En Géor­gie, so­ciété post-URSS, le quo­ti­dien est rem­pli de po­li­tique et de re­li­gion - deux su­jets qui ali­mentent la sphère pri­vée de­puis l'ef­fon­dre­ment du bloc so­vié­tique. Dans de telles cir­cons­tances, la so­ciété a be­soin de l'art contem­po­rain comme d'un mi­roir dans le­quel se re­flé­ter.  La plu­part des ar­tistes ac­cusent le gou­ver­ne­ment de ne pas suf­fi­sam­ment fi­nan­cer les pro­jets ar­tis­tiques. Mais les ini­tia­tives pri­vées sont si peu nom­breuses qu'on ne peut pas seule­ment ex­pli­quer ce manque d'in­ves­tis­se­ment dans l'art par les dif­fi­cul­tés éco­no­miques que tra­verse le pays. Au lieu de faire le né­ces­saire pour construire un musée d'art contem­po­rain digne de ce nom, on at­tend qu'une main in­vi­sible agisse. La Géor­gie a pour­tant beau­coup à mon­trer aux vi­si­teurs de la ré­gion et du monde en­tier. 

Les ar­tistes contem­po­rains « ra­di­caux »

Ra­di­cal est le mot le plus uti­lisé en Géor­gie dans le do­maine po­li­tique, et c'est parce que notre réa­lité est en­va­hie par la po­li­tique que rien d'autre ne peut être ra­di­cal. Les per­for­mances ra­di­cales sont rares et mal or­ga­ni­sées. Ten­tons tout de même d'énu­mé­rer la grande va­riété d'ar­tistes ra­di­caux qui existe en Géor­gie. 

Quand on parle d'art contem­po­rain en Géor­gie, il faut men­tion­ner l'Aca­dé­mie des Arts de Tbi­lissi : elle a formé une nou­velle gé­né­ra­tion d'ar­tistes qui créent leur propre mou­ve­ment d'art contem­po­rain. Et a donné nais­sance à l'une des per­for­mances les plus im­pres­sion­nantes d'au­jourd'­hui : le pro­jet de mé­moire d'un groupe d'étu­diants da­tant de fin 2007. Cette per­for­mance de­vait avoir lieu dans la ga­le­rie na­tio­nale d'art de la ca­pi­tale, ce qui l'au­rait ren­due en­core plus im­pressionnante, mais ils ont ren­con­tré des dif­fi­cul­tés qui les ont obligé à se pro­duire dans la ga­le­rie d'art pour en­fants. Ima­gi­nez un cercle de sept per­sonnes, assis droit comme des i, calmes et bien en rond, vêtus de t-shirts au blanc écla­tant, qui se crachent les uns sur les autres. Une vé­ri­table ren­contre entre la pro­tes­ta­tion et l'art. La culture ser­vait alors à s'op­po­ser à la vio­lence d'une so­ciété ren­fer­mée sur elle-même. Mais comme ils l'avaient prévu, les re­tours ont sur­tout été né­ga­tifs. Il semble que très peu de gens aient com­pris la si­gni­fi­ca­tion de ce spec­tacle.

Côté lit­té­ra­ture, il y a Zaza Bur­chu­ladze, écri­vain géor­gien en­censé par la cri­tique, et pro­chain sur la liste à être qua­li­fié de ra­di­cal, d'ar­tiste al­ter­na­tif. Que ce soit à tra­vers ses nou­veaux ou­vrages ou ses ap­pa­ri­tions pu­bliques, il réus­sit tou­jours à sur­prendre le lec­teur par ce qu'il ra­conte ou ce qu'il fait. L'Ange gon­flable [son pre­mier roman tra­duit en fran­çais par Ta­mara Ku­ba­nei­sh­vili en 2011 ndt], Ins­tant Kafka, Adi­bas, Confor­mist Es­says ou Mi­ne­ral Jazz sont au­tant de sym­boles de la lit­té­ra­ture post-mo­der­niste géor­gienne. Il s'at­taque aux ta­bous de la sexua­lité, du confor­misme, de la guerre et de la vio­lence. Comme l'a dit un cri­tique lit­té­raire, ses textes sont des bombes à rat­tar­de­ment avec les­quelles on a de fortes chances de se faire ex­plo­ser.

Puis il y a Guram Tsi­ba­kha­sh­vili, pho­to­graphe le plus pro­duc­tif et le plus re­connu en Géor­gie. Son der­nier pro­jet ap­pelé IX-Block, aussi connu sous le nom de « Meck­hre Bloki/მეცხრე ბლოკი », montre des ins­tants de l'his­toire de la Géor­gie des annés 1990. Cette époque était ca­rac­té­ri­sée par une pé­nu­rie d'élec­tri­cité, de nour­ri­ture et par un État in­ac­tif, mais la so­ciété était en mou­ve­ment. Son cli­ché d'une cen­trale élec­trique dé­co­rée d'un nu­méro neuf est my­thique et aussi illu­soire que tout ce qui s'est passé dans les an­nées 1990.

Enfin, le groupe Out­si­der de mu­sique punk/rock, qui s'est formé en 1989 à Ku­taisi au­tour de Robi Ku­khia­nidze. Le « Live in Ku­taisi » de 1999 a forgé leur ré­pu­ta­tion. En 2000, le groupe s'est ins­tallé dans la ca­pi­tale et a com­mencé à jouer dans des pe­tits bars de­vant un pu­blic plus in­ti­miste. Leur mu­sique va au­jour­d'hui de pair avec les pro­tes­ta­tions anti-sys­tème, et re­pré­sente une source d'ins­pi­ra­tion pour les jeunes gé­né­ra­tions.

« D­zud­zu » par le groupe punk-rock « Ou­tsi­der »