Géorgie et Moldavie : l'Europe et la Russie se disputent leurs beaux yeux

Article publié le 13 novembre 2014
Article publié le 13 novembre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Tiraillées entre le rêve de grandeur impériale de Poutine et le chevalier européen des droits de l'homme, la Géorgie et la Moldavie peinent à choisir entre deux princes charmants.

Le 27 juin 2014, l'Union Européenne a étendu ses tentacules plus loin à l'est pour signer des accords d'association avec la Géorgie et la Moldavie, pays souvent laissés aux oubliettes. L'un se situe à l'est de la Roumanie, au cœur de l'Europe, l'autre est niché dans le massif du Caucase à la frontière de la Russie et sur les pourtours de l'Europe. Malgré leur distance géographique, ces deux pays ont péniblement réussi à se déterminer en tant que nation face à la puissance russe et à l'Union Européenne ; ils se sont plutôt empêtrés dans une romance devenue amère.

Depuis la chute du bloc soviétique, l'Europe de l'est est le théâtre d'un triangle amoureux digne des pièces shakespeariennes. L'élégant empire russe et le séduisant rêve européen ont tenté de faire la cour à ces belles contrées depuis des décennies. Quelques États, la Biélorussie, l'Azerbaijan et l'Arménie sont restés fidèles à la Russie, tandis que d'autres, dont la Géorgie et la Moldavie sont les prétendantes de l'Europe. En prêtant serment d'allégeance ouvertement, les deux pays sont menacés de représailles par leur pygmalion soviétique, sans bénéficier de la protection que l'Union Européenne leur assurerait s'ils en étaient membres.

Une déclaration d'amour

L'accord d'association entre l'Europe, la Géorgie et la Moldavie est une déclaration d'amour au monde, le souhait de s'enrichir mutuellement par une relation amoureuse. En échange d'un meilleur accès au marché européen, Tbilisi et Chisinau s'engagent à adopter les standards de l'Union Européenne, tels que les régulations du marché et les contrôles qualité. Les deux pays ont déjà une économie fortement liée au bloc européen : la Moldavie exporte plus de la moitié de ses marchandises vers l'Union Européenne, tandis les échanges commerciaux entre la Géorgie et l'Europe s'élèvent à 2,7 milliards d'euros. Afin de les remercier de leurs bonnes intentions et de leur opposition à la Russie, les citoyens de Moldavie se sont vu octroyés un visa de libre-accès à l'espace Schengen en avril dernier, tandis que les Géorgiens attendent leur tour avec impatience. Leur humble pays s'est retrouvé en position dominante dans la région, dépassant les contrées voisines et devenant le nouveau centre du pouvoir du Caucase. Par ailleurs, la Géorgie est d'une très haute importance stratégique pour l'Union Européenne, qui souhaite sécuriser l'approvisionnement en énergie du continent, tandis que les sources russes se font de moins en moins fiables du fait des événements actuels - un tel accord est un premier pas sur le long chemin d'une adhésion européenne tant convoitée.

Cependant, cet engagement est des plus significatifs pour les citoyens, particulièrement pour ceux qui envisagent leur avenir dans l'Union Européenne."Cet accord est la preuve que le gouvernement moldave a au moins bien œuvré par ses réformes. Même si la route est encore longue, il est gratifiant de voir nos efforts reconnus par l'Union Européenne à travers cet accord", déclare Valeria Munteanu de Moldavie.

"Cet accord a une valeur symbolique importante pour les Géorgiens", explique Christina Tashkevitch, journaliste politique à Tlibisi. "Nous nous sommes engagés à faire partie de la famille européenne, c'est pourquoi les Géorgiens voient dans cet accord d'association une sorte de validation du statut occidental de leur pays. Et bien sûr de manière encore plus significative, cet accord est un message à la Russie indiquant que la Géorgie s'en détache et qu'elle ne sera jamais plus sous le joug de Moscou."

Ménage à trois

Il est délicat d'agir au dépend de la jalousie cinglante d'un amant méprisé. La Russie est toujours aussi possessive envers ses anciens satellites. Pour preuve, elle est actuellement en train de disputer du territoire à la Géorgie et soutient les groupes pro-russes de Moldavie. En 2008, la Russie a annexé de manière non-officielle l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie, menant à un conflit armé qui a compromis la paix déjà fragile de la région. Situation qui rappelle celle de l'Ukraine, les séparatistes pro-russes occupent la Transnitrie, une région longiligne de l'est de la Moldavie, depuis le début des années 1990. Est-il alors possible de coexister dans la paix avec la Russie en s'unissiant à l'Europe ? 

"Dans un monde parfait ce serait possible", regrette Valeria. "La Moldavie n'a jamais été un pays agressif, bien au contraire, elle a toujours été agressée par l'extérieur. La taille de notre territoire, de notre population et nos ressources limitées ne nous permettent pas de nous confronter aux pays voisins. Au cours de l'histoire, la situation géographique de la Moldavie a suscité un fort intérêt de la part de la Russie, surtout pour sa proximité avec la Mer Noire et l'Europe." 

"Je crois que la Russie serait de plus en plus contrariée si la Géorgie se rapprochait davantage de l'Union Européenne", s'inquiète Christina. "Nous devons par conséquent rester vigilants sur nos relations avec la Russie, car à en juger les ambitions impérialistes de Vladimir Poutine, la Géorgie devrait faire face à une situation tendue voire hostile à l'avenir."

La Moldavie est déjà en train de payer le prix de son accord d'association avec l'Europe, car la Russie lui fait économiquement pression par des restrictions sur son marché et l'agresse militairement pour provoquer des soulèvements dans les régions sensibles telles que la Transnitrie. Le 22 juillet dernier, la Russie a interdit les fruits moldaves sur son marché, au-delà d'autres restrictions sur l'importation du vin. Bien que la situation soit décrite comme temporaire par Moscou, il n'est pas certain que l'interdiction sera levée.

"Malheureusement, la Moldavie présente de nombreux points faibles, tant sur le plan économique, social que militaire", explique Valerie. "La Russie est bien consciente de cela, et comme vous pouvez le voir tous les jours dans les médias, elle introduit de nouvelles restrictions commerciales sur les produits moldaves en représailles de l'accord d'association avec l'Union Européenne. Il est évident que les décisions prises par le gouvernement moldave pour renforcer les relations avec l'Europe ne plaisent pas au gouvernement russe. Les temps sont durs pour la Moldavie car sa relation avec l'Europe n'est qu'à ses balbutiements et les restrictions lancées par la Russie effraient la population. La Moldavie pourrait avoir une relation de paix avec la Russie et l'Europe, mais seulement quand la Russie considérera la Moldavie comme un pays réellement indépendant, capable de décider de sa propre destinée et non comme son enfant ex-soviétique désobéissant qui doit être puni."

Une réputation souillée

Ce qui se cache derrière les frontières de l'Union Européenne tient plutôt du mystère et de l'inconnu pour la majorité des Européens. La Géorgie et la Moldavie sont souillées d'une mauvaise réputation de terrain en friche post-soviétique ou de petit clones de la Russie privés de démocratie et de droits de l'homme. La Moldavie est souvent dépeinte comme le pays le plus pauvre d'Europe et a gagné sa notoriété en tant que plus gros fournisseur de marchands de sexe en Europe. On confond souvent la Géorgie avec l'État américain, elle est même souvent exclue géographiquement, tandis qu'elle se situe au carrefour de deux continents, et engendre la perpétuelle question de son appartenance à l'Europe ou à l'Asie.

Malgré les défis que représente leur européanité, la plupart des Géorgiens sont fermes sur leur identité. "Je me souviens des mots du feu premier ministre Zurab Zhvania, lors de son discours au Conseil Européen : "Je suis Géorgien, donc je suis Européen", se rappelle Christina. "La plupart des Géorgiens se pensent comme membres de la famille européenne et croient ardemment qu'ils partagent les mêmes valeurs que les pays européens."

Pourtant les temps changent, tandis que les vieux stéréotypes se dissippent à l'âge de la mondialisation. "Je suis heureux de voir que de plus en plus d'Européens apprennent de la Géorgie et souhaitent la visiter", pense-t-elle. "Mais nous devrions continuer à travailler à rendre populaire la riche culture géorgienne et son unicité au sein de l'Union Européenne. Quelques personnes, lorsqu'elles me demandent d'où je viens et que je leur réponds de Géorgie, continuent à réfléchir pendant un moment et me demandent, "Oh, c'est ce pays près de la Russie ? Vous étiez en guerre contre la Russie ?" La Géorgie s'est faite connaître par les médias en 2008, mais je pense que nous avons besoin, en tant que pays, de travailler plus pour montrer à l'Europe pourquoi nous sommes uniques."

"De ma propre expérience, peu d'Européens savent où se trouve la Moldavie", constate Valeria avec tristesse. "La Moldavie a subi de nombreux changements depuis la chute de l'Union soviétique, mais c'est un pays indépendant relativement neuf. Une mauvaise conception de la Moldavie serait de croire que les moldaves sont des russes. De nombreux titres de journaux instillent l'idée que la Moldavie est le pays le plus pauvre d'Europe, ce qui rend une image plus négative qu'elle ne l'est. C'est peut-être toujours le cas, au regard des différents indices économiques, mais de mon point de vue, la Moldavie a des ressources intellectuelles et agricoles incroyables, ce qui démontre son potentiel."

À la poursuite du rêve européen

Tandis que la Russie intensifie son offensive anti-Europe contre les anciens pays soviétiques, beaucoup se dérobent sous la pression de Poutine. De manière remarquable, la Géorgie et la Moldavie, ainsi que l'Ukraine, ont résisté à ses tentatives d'ingérence. Ce sont des hors-la-loi qui se précipitent pour vite embrasser l'Europe, en s'efforçant de se débarrasser de leur relation houleuse avec la Russie, et tendre la main à leur nouvel amant. 

"Je pense qu'il est tout à fait possible que la Géorgie intègre l'Union Européenne. Je crois que cet accord est certainement un bon début, mais la Géorgie de ne devrait pas se reposer sur ses lauriers et se dire que le travail est fait. Les réformes du pays doivent être poursuivies, les institutions démocratiques consolidées, et nous devrions continuer à tendre vers un état de droit et de protection des droits de l'homme. Il reste encore beaucoup à faire, et c'est sur quoi la Géorgie doit se concentrer."

Pour Valeria, cet accord si longuement attendu arrive juste à temps. "Pour moi, c'est une nouvelle perspective et peut-être le soulagement de voir mon pays souhaiter de nouvelles opportunités au sein de l'Europe. En fin de compte, se rapprocher de l'Union Européenne est une affaire de peuple : instaurer des valeurs communes, créer de nouvelles structures, promouvoir la tolérance et la liberté, assurer un développement économique prospère, faire tomber les barrières. J'en conclue que les Moldaves souhaitent avant tout être les maîtres de leur destinée, et voir leurs possibilités accrues pour nourrir leurs aspirations. Ainsi, je crois avec force que le nouvel accord d'association avec l'Union Européenne est d'une signification beaucoup plus profonde que les détails techniques économiques et juridiques qu'il sous-entend. C'est surtout le symbole d'un pays qui prend une direction moderne."

Le couple vivra-t-il heureux après cela, ou l'Europe et l'ancienne URSS demeureront-elles des amants maudits, dont l'idylle sera toujours dérangée par les intrusions de la Russie ? Tant que l'Europe n'est pas un crapaud, il y a peut-être une chance pour que cet amour naissant perdure.