Géoéconomie : le bras de fer continue

Article publié le 7 juin 2004
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Article publié le 7 juin 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Bush est arrivé au pouvoir en même temps que la puissance économique de l’UE s’est développée. L’affrontement continuera avec Kerry. Mais les règles du jeu pourraient changer.

Le ciel est d’un bleu magnifique au-dessus de l’Atlantique durant un des innombrables vols qui m’amènent à Washington. Je rêve éveillé : si les prochaines élections américaines donnent la victoire aux démocrates, peut-être que dans quelques mois le monde sera différent. Mais comment évoluerait la politique économique internationale de la superpuissance ? Et surtout, quelles en seraient les conséquences pour l’Europe ?

Kerry, un Clinton bis ?

En économie comme en politique, le candidat démocrate John Kerry est clairement marqué par l’empreinte du multilatéralisme, et pourrait offrir à nouveau à l’Europe le climat clintonien qui avait garanti à l’Amérique le leadership moral et politique, et donné au reste du monde l’impression de contribuer à la paix et à la prospérité globales. En réalité, le transfert de pouvoir de Clinton à Bush Jr. n’a pas modifié les équilibres géopolitiques. La nouveauté réside plutôt dans l’unilatéralisme extrême de l’administration républicaine, qui a violemment mis à nu ces rapports de force économique et politique que Clinton avait sagement et discrètement recouvert d’un tissu d’institutions financières multilatérales. Il n’y a qu’à penser à l’important soutien donné à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et aux sauvetages des économies mexicaine en 1994 et asiatique en 1997, opérés par le FMI. Ou bien aux politiques de libre-échange exprimées par l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et à l’initiative de la réduction de la dette des pays en voie de développement les plus pauvres.

La politique (anti)européenne de Bush

A l’opposé, l’administration Bush a tourné la page du multilatéralisme clintonien. D’autre part, à l’égard de l’UE, elle a marqué la fin d’une attitude de soutien bienveillant ou du moins de neutralité (par exemple sur de l’introduction de l’euro) et le début d’une attitude hostile voilée. La raison en est simple. L’avènement de l’administration républicaine a coïncidé avec la tentative de l’UE de définir sa propre règle géopolitique et économique, en se différenciant des Etats-Unis – cherchant par exemple à proposer une approche à l’économie de marché qui soit plus attentive à la protection sociale (retraites, assurance santé, allocations chômage, droit des travailleurs) qu’à la compétitivité et à la croissance. De son côté, Washington n’a pas su canaliser les aspirations de l’UE dans le cadre d’une meilleure tradition atlantiste, quand elle aurait pu, au contraire, proposer une plus grande politique d’ouverture aux échanges internationaux. Cela aurait évité, entre autres, l’échec des négociations de l’OMC à Cancún. Une éventuelle administration Kerry favoriserait certainement un ton plus serein et une plus grande coopération, mais un fait essentiel demeure : la nouvelle aspiration géopolitique européenne. L’Europe est un partenaire certes, mais elle est aussi un concurrent économique. Il est donc normal que dans le marché global les intérêts réciproques divergent parfois. Cela ne devrait pas remettre en question les valeurs communes à la base des démocraties libérales et des économies occidentales.

Bruxelles ne « veut pas se la jouer américaine »

Quant au commerce international et au dollar, l’attitude américaine ne devrait pas beaucoup changer avec Kerry. Les Etats-Unis sont parmi les principaux investisseurs étrangers en Asie, et contribuent alors non seulement à la croissance économique de la région, mais sont aussi les principaux bénéficiaires des flux de profits ; alors qu’aux négociations de l’OMC, tout dépendra de la capacité de l’UE à modifier la politique agricole commune en ouvrant son marché aux échanges internationaux. Fait qui pourrait inciter les Etats-Unis à l’imiter, introduisant un circuit d’échange efficace dont bénéficieraient aussi beaucoup de pays pauvres. La politique monétaire concernant le dollar ne changera pas non plus, le rapport euro-dollar étant relativement adéquat. L’Europe doit miser sur une économie compétitive et innovante, et non pas se reposer sur un taux de change favorable ou demander aux Etats-Unis d’endosser le rôle de moteur de la croissance globale, pour en faire les frais.

Un peu de Bush et un peu de Kerry

Le fait est que l’Europe a tout à apprendre du débat interne aux Etats-Unis. En vue des élections de novembre, Bush misera sur la reprise économique, mettant autant que possible de côté une politique étrangère désastreuse, et proposera pour le prochain mandat une vision économique fondée sur une grande flexibilité, la recherche, la technologie, une très grande réduction des contraintes administratives, et le libre marché international. Kerry n’a pas encore défini une stratégie précise sur ces questions, mais jusqu’à maintenant il semble davantage préoccupé par le déficit budgétaire, et a abandonné de grands projets de réformes de santé en faveur d’une valorisation des programmes existants. C’est le même Kerry qui a affirmé qu’en politique économique il suivra les pas de Clinton : « Si vous avez aimé ce que Clinton vous a donné en huit ans, vous adorerez ce que Kerry vous donnera dans les quatre premières années. »

Et l’Europe ? L’UE devrait faire sienne la croissance de Bush, qui correspond à la stratégie de Lisbonne, sans négliger la prudence fiscale de Kerry. Mais, Bruxelles ne possède pas encore l’élan politique nécessaire pour imposer des réformes similaires. Cela explique pourquoi la stratégie de Lisbonne, qui vise à faire de l’UE l’économie la plus compétitive du monde à l’horizon 2010, n’est pas encore crédible : l’Europe est aux prises avec la stagnation, mais elle ne la combat pas à la racine. Elle pense encore en termes d’augmentation des dépenses publiques, alors qu’elle doit définir des réformes profondes dans divers secteurs économiques, investir dans la recherche et la technologie, et s’ouvrir activement aux échanges internationaux. Quelle que soit la future administration américaine.