Gentrification bruxelloise : pas seulement la « faute à l’Europe »

Article publié le 17 novembre 2011
Article publié le 17 novembre 2011
Par Elise Mertens Avec la création de la Région bruxelloise et le changement de statut de Bruxelles qui devient capitale européenne, apparaissent les premiers signaux forts de spéculation immobilière. De 1989 à 1991, on voit les prix tripler dans certains quartiers centraux de la première couronne. Des politiques de rénovation et de ‘revitalisation’ urbaine sont lancées.
La gentrification est en marche dans la capitale belge, et avec elle, la fracture sociale inhérente. Mais attention, à ne pas jeter la pierre au mauvais coupable.

Le terme gentrification désigne l’ensemble des mutations par lesquelles des espaces populaires se voient réappropriés par des groupes socialement plus aisés que leurs habitants d’origine. Selon Mathieu Van Criekingen, chercheur en géographie à l’Université Libre de Bruxelles, ces transformations « sont indissociables de pressions exercées sur le tissu social en place. Autrement dit, la gentrification implique à la fois une réappropriation pour certains et une désappropriation pour d’autres de l’espace urbain des quartiers. »

Gentrification urbaine à Bruxelles : retour aux sources

Les quartiers centraux de Bruxelles font depuis longtemps l’objet d’un désamour de la part des classes moyennes et aisées. A partir du 19ème siècle déjà, les classes favorisées ont privilégié des endroits de résidence en dehors du centre ville, tout en continuant à utiliser celui-ci comme un lieu de travail ainsi qu’un espace de consommation et de loisirs. Ce processus centrifuge est devenu encore plus évident à partir de 1950 suite au climat d’ascension sociale général créé durant les « trente glorieuses ».

Pourtant depuis les années 1990, on observe une évolution inverse de la population bruxelloise. De nouveaux arrivants réinvestissent petit à petit les quartiers centraux de Bruxelles, habités à l’origine par une population précarisée. Ces nouveaux habitants favorisés socio-économiquement parlant participent à l’embourgeoisement du quartier : ils rénovent des logements, ouvrent des commerces « branchés », développent des activités culturelles, … Ce phénomène entre dans une dynamique de ‘revitalisation’ de la région bruxelloise. Cependant, l’arrivée massive de cette classe moyenne, avec un capital culturel certain et un capital financier potentiellement important, provoque un effet pervers grave : la revalorisation des quartiers entraine la hausse des prix de l’immobilier, et donc le départ forcé des anciens habitants qui ne peuvent plus suivre le train de vie qui s’impose progressivement dans leur quartier suite à l’augmentation des loyers mais aussi des produits alimentaires et du coût de la vie en général.

« C’est la faute à l’Europe ! » : stéréotype trop simpliste

Dans son étude sur l’impact de l’Union européenne sur le parc immobilier bruxellois, Nicolas Bernard, Directeur de l'Institut de recherche interdisciplinaire sur Bruxelles des Facultés universitaires Saint-Louis, met en avant « l’influence bénéfique des institutions européennes sur l’économie et le rayonnement international de Bruxelles. » Au total, si l’on comptabilise l’ensemble des fonctionnaires européens, leurs familles ainsi que les membres des organisations satellites de l’Union européenne (lobbies, associations,…), ils représentent près de 10% de la population bruxelloise. Leur présence a pour avantage de donner lieu à des stratégies de réhabilitation et de repeuplement sans lesquelles certains quartiers centraux ne

connaitraient pas leur dynamisme actuel. Mais ces politiques urbaines ont pour conséquence d’élever considérablement le niveau des prix de l’immobilier dans le secteur, ce qui entraine l’exclusion progressive des habitants de souche pas assez nantis pour suivre cette flambée des prix. Si la gentrification pose une vraie question sociale, elle continue à être encouragée par les autorités publiques bruxelloises car elle permet une revalorisation du patrimoine immobilier ainsi qu’une soi-disant mixité sociale. Mais ce que la classe politique dans sa grande majorité voit surtout d’un très bon œil, c’est l’arrivée en Région bruxelloise d’habitants bénéficiant de revenus confortables. En effet, il est rarement préconisé de promouvoir la présence de populations précarisées dans les quartiers plus aisés.

Il faut aussi insister sur l’impact indirect de la présence de l’Union européenne à Bruxelles. Malgré une condensation très forte des fonctionnaires européens dans ce que certains qualifient de « ghetto des eurocrates » au sud-est de la ville, cela a des répercussions sur d’autres zones de la capitale, comme le souligne Nicolas Bernard : « les dynamiques du marché immobilier ne s'arrêtent pas aux frontières d'une localité. C'est ainsi que les augmentations de tarifs constatées dans des quartiers haut de gamme se répercutent souvent sur les périmètres contigus, par un "jeu de dominos". Les prix que les fonctionnaires européens poussent à la hausse dans un nombre certes restreint de quartiers n'en obligent pas moins les autres candidats à l'acquisition à se rabattre sur des périmètres légèrement moins chers contribuant à leur tour à gonfler les tarifs, et ainsi de suite. »

Il ne faut pas non plus oublier que Bruxelles accueille de nombreuses autres organisations internationales à part l’Union européenne, à commencer par l’OTAN, qui amène 5000 travailleurs étrangers supplémentaires. Et pourtant, il faut relativiser l’impact de ces institutions internationales sur l’immobilier car Bruxelles reste toujours une des capitales les moins chères d’Europe.

Responsabilité partagée

La capitale belge et européenne est une des seules villes du continent qui ne dispose d’aucune régulation quant au coût de la location, ni même de soutien financier direct aux locataires en difficulté. Ces mesures relèvent des autorités bruxelloises qui ne peuvent donc pas se permettre de mettre toute responsabilité sur le dos de l’Europe. Si les pouvoires publics jouent correctement leur rôle, il existe de nombreux garde-fous pour diminuer les risques de gentrification et de fracture sociale : davantage de logements publics, encadrement du loyer dans l’immobilier privé, création d’un parc social plus conséquent, … En mettant en place, ne serait-ce que certaines de ces mesures, les autorités publiques se poseraient non seulement en défenseuses des ménages précarisés ainsi qu’en protectrices de la cohésion sociale, si chère à l’Europe.