Gay Pride à Istanbul : « C'est la décadence...»

Article publié le 3 juillet 2015
Article publié le 3 juillet 2015

Dimanche dernier, la Gay Pride, qui rassemblait des milliers de manifestants dans le centre d’Istanbul, a été réprimée par la police à coups de gaz poivre et de balles en caoutchouc. Moshe* y était et nous raconte à la fois l’envers du décor et la situation ambivalente de la communauté LGBT en Turquie.

cafébabel : Comment s'est passée ta Gay Pride ?

Moshe : La décadence... Je ne trouve pas les mots pour m'exprimer. J'étais avec un ami canadien de Sciences Po qui me rendait visite à Istanbul, et je croyais qu'on allait faire une grosse fête avec tous mes amis LGBT et hétéros, comme d'habitude. J'habite sur la rive asiatique du Bosphore et, déjà dans le bateau, j'ai croisé deux amis hétéros en couple qui allaient participer à la Gay Pride. Sur le chemin de l'appartement de mon ami canadien, qui habite pas trop loin de Place Taksim, où la manifestation a eu lieu, une de mes amies de la fac m'appelle et m'a dit qu'il ne faut pas venir car la police attaque le peuple sans raison et sans aucune explication. Des canons à eaux, du gaz poivre, des balles en caoutchouc... Puis, c’est la déception la plus totale. Comme je ne voulais pas risquer ma vie, on est resté dans le quartier Cihangir, où les manifestants s’étaient réunis. J'étais très vexé car je pensais qu'on ne méritait pas une telle humiliation. Pour ne pas saloper le reste de notre journée, on a décidé de traverser le Bosphore et de faire un tour.

cafébabel : À quel genre de jour tu t'attendais ?

Moshe : Ça fait 12 ans qu’on fête la Gay Pride en Turquie, sans aucun problème. La semaine dernière, la « Trans Pride » s’est déroulée sans soucis, en plein mois de Ramadan. Donc je pensais que ça allait bien se passer, que l'on pourrait faire entendre nos voix et nos demandes pour la justice, les droits de la communauté LGBT, comme par exemple le droit de se marier et d'adopter des enfants. Juste des lois qui protégeraient les individus exposés à des regards désapprobateurs. Et puis voilà quoi... je voulais faire de nouvelles rencontres et passer une bonne soirée dans la joie et l'amour.

Quand la police charge aux canons à eau...

« Je vis comme un pacha ! »

cafébabel :  Comment c'est d'être gay au quotidien en Turquie ?

Moshe : C'est difficile de répondre tellement il y a de variables. Comme l'État ne se prononce pas sur les questions LGBT, et comme il n'y a aucun article en ce qui concerne la protection des LGBT dans la constitution turque, les LGBT sont laissés-pour-compte, dans la précarité ou soumis aux aléas de la vie. Il y a des journalistes gays, des gays qui travaillent en entreprise sans aucun problème mais, en même temps, il y a aussi des homosexuels qui se font littéralement tuer par leurs propres familles à cause de leur orientation sexuelle. Donc tout dépend de la famille et de l'environnement dans lequel tu vis. Soit c'est l'enfer, soit le paradis.

cafébabel : Et toi, personnellement ?

Moshe : Perso, je n’ai pas eu de problèmes avec ma famille ni même à l'université, privée, et dans laquelle existe une association étudiante LGBT qui est approuvée par le rectorat. Je n'ai pas du tout souffert de discrimination pendant mes études, tout le monde savait que j'étais gay, même mes professeurs. Je couvrais constamment la question LGBT dans mes exposés, mes travaux, afin de sensibiliser les gens sur la question. Je suis entouré d’amis, filles, garçons, trans, gay, lesbienne et, heureusement, je n'ai jamais connu la moindre discrimination dans ce cercle d'amis.

Mais, pour la majorité de la communauté LGBT, la vie n'est pas aussi clémente. Dans certaines régions de la Turquie, on entend continuellement des nouvelles d'un garçon qui a été tué par son père ou d'un homo dont la famille le menace de mort s'il ne quitte pas le village. La discrimination se poursuit à l'école, les étudiants homos se font agresser par leurs « amis » ou par leurs professeurs. Ça peut arriver partout mais le problème de fond c'est que le système juridique ne protège pas ces citoyens, obligés de se taire. Je trouve ça assez dangereux dans une société car comme disait Nietzsche : « Les vérités tues, celles que l'on tait, deviennent vénéneuses ». 

cafébabel :  Tu te vois vivre en Turquie ? 

Moshe : Absolument oui. Je ne veux du tout pas quitter la Turquie même si je trouve les actes et les décisions du gouvernement détestables et archaïques. Ici, à Istanbul, on est dans une société où se cotoient des Juifs, des Arméniens, Grecs, des Italiens, des Assyriens, des Alévites, des Sunnites... Je vis comme un pacha ! Ma seule inquiétude serait peut-être le mariage, qui n'est pas légal en Turquie. Mais je ne quitterai pas ma ville natale pour le simple fait de ne pas pouvoir me marier. 

* Le prénom a été changé